BATAILLE de Dien Bien Phu, 1954

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

 

 

BATAILLE de Dien Bien Phu, 1954

Alain Ruscio

Voir églement les entrées :

 

* Dien Bien Phu (avant la bataille)

* Guerre d’Indochine, 1945-1954

* Opération Vautour

* Viet Minh

Bibliographie

 

Général Henri Navarre, Agonie de l’Indochine (1953-1954), Paris, Plon, 1956 ; Joseph Laniel, Le drame indochinois. De Dien Bien Phu au pari de Genève, Paris, Plon, 1957 ; général Vo Nguyen Giap, Une vie, propos recueillis par Alain Ruscio, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2011

 

Général Georges Catroux, Deux actes du drame indochinois. Hanoi, 1940, Dien Bien Phu, 1954, Paris, Plon, 1959 ; colonel Pierre Langlais, Dien Bien Phu, Paris, France-Empire, 1963 ; Jules Roy, La bataille de Dien Bien Phu, Paris, Julliard, 1963 ; colonel Pierre Rocolle, Pourquoi Dien Bien Phu ?, Paris, Flammarion, 1968 ; Alain Ruscio (dir.), La guerre française d’Indochine (1945-1954). Les sources de la connaissance. Bibliographie, Filmographie, Documents divers, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2002 ; Pierre Journoud & Hugues Tertrais, Paroles de Dien Bien Phu. Les survivants témoignent, Paris, Tallandier, 2004 ; Alain Ruscio & Serge Tignères : Dien Bien Phu. Mythes et réalités, 1954-2004. Cinquante ans de passions françaises, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2005 ; Dien Bien Phu vu d’en face. Paroles de Bo Doi, Paris, Nouveau Monde Éd., 2010

 

Données de base

 

Dans l’histoire multiséculaire de l’expansion européenne dans le monde, les cas de victoires militaires d’un peuple de couleur contre un peuple blanc sont rarissimes. C’est pourquoi la victoire vietnamienne de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954, après l’une des plus épouvantables batailles du siècle, possède un caractère spécifique.

 

Elle marqua la fin d’une des premières guerres de décolonisation, qui vit le départ de la France, après un siècle de présence[1] et, de ce fait, le glas d’une forme de domination de l’Occident sur le reste du monde. A contrario, Dien Bien Phu est devenu, pour le Viêt Nam mais aussi pour tous les peuples naguère colonisés, un symbole, le « 14 juillet de la décolonisation » (Jean Pouget[2]), le « Valmy des peuples colonisés » (Ferhat Abbas[3]).

 

Le Plan Letourneau-Navarre[4]

 

Mille neuf cent cinquante trois. C'est l’enlisement. Depuis huit années, une partie de l'armée française mène une guerre qui paraît de plus en plus sans espoir à 12.000 kilomètres de la métropole. En France, l'opinion est ballottée entre l'indifférence et l'exaspération.

 

Sur le terrain, la lassitude est grande. Après l'espoir d'un redressement spectaculaire, sous le règne du roi Jean[5], le Corps expéditionnaire voit ses positions s'effriter.

 

Aux États-Unis, en janvier 1953, une nouvelle administration, républicaine (Eisenhower), parvient au pouvoir. Les Américains s’irritent de plus en plus du piétinement du CEF, d’autant qu’ils financent désormais plus de la moitié du budget français consacré à cette guerre. Washington fait clairement comprendre à Paris qu’ « un plan clair pour mettre fin aux hostilités en Indochine » doit être présenté « dans un délai raisonnable »[6]. En mars, un plan « plus agressif »[7] est mis au point par le ministre français des États associés, Jean Letourneau, et accepté par Washington. Pour que les choses soient claires, Radford désigne simultanément le général O’Daniel pour partir en Indochine.

 

Pour mettre en place cette nouvelle politique, le gouvernement français (René Mayer) remplace à la tête du CEF le général Raoul Salan par le général Henri Navarre. Il est le huitième commandant en chef en 9 ans. En face, depuis le premier jour, un seul homme : Vo Nguyen Giap.

 

Cette nomination survient le 8 mai. Tragique rictus de l’Histoire : un an plus tard (précisément le 7 mai) tombera Dien Bien Phu…

 

Navarre est brillant, mais totalement ignorant des réalités indochinoises. Justement, rétorquent les partisans de cette solution, c’est un bon point : un regard neuf s’imposait. En tout cas, René Mayer ne cache pas à Navarre la situation réelle. Celle‑ci est « très mauvaise » ; le rôle du nouveau promu sera de chercher une « sortie honorable »[8]. Mais on lui laisse entendre également que la IV è République n’abandonnera pas ses alliés dans la région et que le CEFEO devra protéger le jeune État laotien francophile.

 

Un mois plus tard, le nouveau Commandant en chef remet au gouvernement un document contenant une analyse de la situation et une série de propositions, sous forme de calendrier. Moyennant des restrictions quant aux moyens mis à la disposition du Corps expéditionnaire, les autorités civiles acceptent ce programme qui va vite devenir, pour la presse et les divers spécialistes, le plan Navarre. En fait, pour être fidèle à la réalité, il faudrait écrire le plan Letourneau (partie politique) / Navarre (partie militaire), à co-paternité américaine. L’opération Dien Bien Phu elle-même peut à bon droit être qualifiée de franco-américaine. C’était « exactement le genre d’opération prôné par les Américains ». O’Daniel se rendit à Dien Bien Phu et « déclara à Navarre que d’autres réussites du même genre représenteraitent une solution définitive du problème de la guerre »[9]. Bien plus tard, Navarre écrira que ce même O’Daniel « cherchait à imposer ses vues dans tous les domaines », que les « pressions américaines » prenaient le caractère de « mise en demeure (…) déplaisantes »[10].

 

Que disait ce plan ?

 

Dans un premier temps (campagne 1953‑1954), il se pro­posait de contenir l'adversaire. Une politique de rigueur dans la disposition des troupes devait permettre de mettre fin à l'émiettement : regroupement du Corps expéditionnaire dans des zones jugées stratégiques, les autres étant confiées à l'armée Bao Dai, cette dernière devant être impérativement renforcée, devenir capable de tenir des secteurs entiers du front anti-Viet Minh. Lors de la campagne de l'année suivante (1954‑1955), Navarre pensait pouvoir reprendre l'offensive en partant de ces zones pacifiées, désormais sûres. Alors, la France pourrait envisager de négocier en position de force. Il est juste de dire que Navarre lui‑méme n'a jamais parlé de victoire totale, mais simplement d'une amélioration nette de la carte de guerre française. Dans son premier ordre du jour aux soldats et officiers du CEF, repris par la presse, il écrit :

 

« À la guerre, c’est une faute grave de sous-estimer son adversaire (…) mais il serait ridicule de le surestimer (…). Le bilan nous est favorable, logiquement la victoire est certaine. Mais la victoire est une femme qui se donne à ceux qui savent la prendre. »

 

Général Henri Navarre, Ordre du jour, juin 1953[11]

 

L’initiative française et l’optimisme quasi général

 

C’est début novembre 1953 que le choix de Navarre, après consultation de son État-major (dont Cogny, commandant au Tonkin) porte son choix sur un principe : barrer la route du Laos au Viet Minh ; une méthode : garder solidement un point de fixation, et sur un lieu : Dien Bien Phu.

 

Il a souvent été écrit que ce site était une cuvette. Le mot ajoute une touche supplémentaire au portrait d’un Navarre incapable, à la limite de l’imbécillité. Mais cela n’est vrai que si l’on adopte une certaine échelle. Comme l’avaient déjà écrit des observateurs de l’époque coloniale, pour qui était sur place, c’était avant tout une vaste plaine. Mot repris par Navarre, dans son livre-plaidoyer :

 

« Le fond est une véritable plaine de 16 km sur 9, plate, découverte, permettant dans d’excellentes conditions l’emploi des blindés. Les grtandes crêtes qui la dominent sont à une distance de 10 à 12 km du terrain d’aviation autour duquel sera établi le camp retranché. »

 

Général Navarre, Agonie de l’Indochine, 1956[12]

 

Description confirmée par Robert Guillain, du Monde, l’un des meilleurs observateurs de l’époque : « stade immense, de 20 km au moins dans sa longueur, de 7 à 8 par le travers »[13].

 

Le 2 novembre 1953, Navarre ordonne à Cogny, son subordonné au Tonkin, de prendre toutes mesures nécessaires pour une vaste opération aéroportée sur cette plaine, à partir du 15 novembre. Le 4 de ce mois ont lieu de premiers vols de reconnaissance, avec épandages de napalm[14]. Le 20, à 7 h. 15, le premier Dakota décolle de Hanoi. L’opération Castor commence. Dans la matinée, deux bataillons de parachutistes, menés par deux baroudeurs de légende, Bigeard et Bréchignac, sont largués, en reconnaissance, de part et d'autre de la rivière Nam Youn. Immédiatement ont lieu des opérations de nettoyage du terrain : de premiers accrochages avec des éléments Viet Minh locaux font des morts ; puis toute végétation est détruite, on creuse des tranchées, on édifie des blockhaus, on entoure la place forte de rangées de protection (explosifs, barbelés). La construction d'une piste d'atterrissage est tout de suite entreprise et le premier avion peut se poser dès le 22. En quelques jours, les soldats du Corps expéditionnaire ont fait surgir un immense camp retranché là où il n'y avait que des villages entourés de rizières. Par la suite seront parachutées ou envoyées par avion d'autres forces. En décembre, 12 bataillons tiennent solidement la cuvette. Leur puissance de feu est impressionnante : 6 batteries de 105, 1 batterie de 155, 2 compagnies de mortiers et 2 pelotons de blindés. Deux compagnies du Génie s'affairent d'autre part à édifier un système puissant, d'une ampleur sans précédent depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

 

Le ton est à un optimisme sans bornes. Les officiers français donnent l’exemple, comme le commandant en chef du secteur nord du Viêt Nam :

 

« Le Commandement français est sûr d'infliger une sévère défaite au Viet Minh à Dien Bien Phu. Nous nous attendons à des combats durs et longs. Nous gagnerons »

 

Général Cogny, Le Figaro, 13 janvier 1954

 

Ou le commandant du camp retranché :

 

« Notre problème, c’est de faire descendre le Viet-minh dans la cuvette. S’il descend, il est à nous. »

 

Général de Castries, Le Monde, 14 février 1954

 

« J'ai une confiance absolue en ce qui concerne l'issue de la bataille. »

 

Général de Castries, L’Aurore, 3 avril 1954

 

Pourquoi les politiciens et les journalistes douteraient-ils ? Fin 1953-début 1954, il y a une quasi unanimité pour louer les choix de Navarre. Diverses personnalités effectuent le voyage : des membres du gouvernement français (René Pleven, Marc Jacquet, Pierre de Chevigné), des officiers supérieurs en grand nombre (généraux Blanc, Bodet, Pennachioni, amiral Auboynneau), des personnalités alliées (le vice-président US Richard Nixon, le général O’Daniel, plus haute autorité américaine en Indochine, Malcom Mac Donald, haut commissaire britannique pour le Sud-est asiatique)…

 

Dès le lendemain de l’opération, une partie de la presse pavoise :

 

« Indochine : ruée de parachutistes sur Dien Bien Phu. »

 

France-Soir, 22-23 novembre 1953

 

Son envoyé spécial justifie ce premier titre triomphaliste :

 

« Fébrilement, les franco‑vietnamiens établissent des pontons de défense en prévision d'une éventuelle attaque du Viet Minh. Et surtout ils améliorent les pistes d'atterrissage sur lesquelles les avions continuent à se poser sans cesse. Sans arrêt, le bulldozer parachuté hier met en état l'aérodrome, véritable poumon de notre position »

 

Lucien Bodard, France-Soir, 22‑23 novembre 1953

 

« Nouveau coup de boutoir de Navarre contre les Viets : des milliers de parachutistes s'emparent de Dien Bien Phu, en pays Thaï, à 290 km d'Hanoi. L'Armée française confirme en Indochine la valeur de ses troupes et l’autorité de ses chefs »

 

L’Aurore, 23 novembre 1953

 

La lecture de la presse de ces journées est, a posteriori, consternante :

 

« Les Viets renoncent à l’assaut de Dien Bien Phu. »

 

L’Aurore, 29 janvier 1954

 

« On ne croit plus généralement que Dien Bien Phu puisse tomber »

 

Lucien Bodard, France‑Soir, 6 avril 1954

 

Seuls, alors, critiquèrent – non publiquement, évidemment – la stratégie adoptée : le général Blanc, chef d’état-major de l’armée de terre, et son alter ego de l’arlée de l’air, le général Fay.

 

Publiquement, la presse de gauche (L’Observateur) et d’extrême gauche (L’Humanité) émet de vives critiques. Mais, en cette période dfe guerre froide où chaque périodique est partisan, ils sont traités par le mépris ou le silence.

 

Comment réagirent les dirigeants vietnamiens ? On peut lire ces lignes du principal décideur militaire :

 

« Le 20 novembre, nous étions au second jour d’une conférence nationale des principaux dirigeants militaires, à Dong Dau, dans la province de Thai Nguyen. Nous avons été informés de l’opération. Nous avons immédiatement consulté le Bureau politique du Parti. Et voici ce que nous avions conclu, dès le 23 novembre, trois jours après l’initiative française : “Le parachutage ne change rien à nos prévisions stratégiques. Elle est la preuve que l’ennemi est toujours réduit à la défensive. La situation nous est toujours, pour l’essentiel, favorable“. Nous avons minutieusement étudié la situation. L’ABC d’une lutte de libération nationale est de n’engager le combat qu’avec la certitude d’emporter la victoire dans chaque bataille ponctuelle. A Dien Bien Phu, c’était le cas. Nous avons donc rappelé certaines unités, qui étaient engagées au nord-ouest, afin de commencer l’encerclement du camp. Moi-même, je suis parti là bas, précisément le 5 janvier 1954. Avant de partir, j’ai rencontré, une fois de plus, le Président Ho. Il m’a dit : “Avant toute initiative, discutez avec le comité du Parti, discutez avec les camarades chinois[15], puis prenez les décisions. N’attaquez que lorsque vous êtes sûr de la victoire. Dans le cas contraire, abstenez-vous. Vous avez les pleins pouvoirs“. »

 

Général Vo Nguyen Giap, Une Vie, 2011[16]

 

Le choc

 

Pendant plusieurs mois, il ne se passe pas grand chose de spectaculaire, sur le terrain. Lorsque le gros des forces Viet Minh, qui paraissait vouloir s’emparer du nord-Laos, décide de rebrousser chemin, on comprend que l'assaut aura bien lieu. Il allait y avoir du sport (selon une expression habituelle de Cogny), mais les chefs du Corps expéditionnaire réalisaient enfin leur rêve : affronter les Viets en face à face.

 

Aussi est-ce une stupeur sans bornes lorsqu'en deux nuits (13 au 14 mars, puis 14 au 15), le Viet Minh enlève, non sans de furieux combats, les points d'appui Gabrielle et Béatrice. Le colonel Piroth, responsable de l'artillerie du camp, s'apercevant qu'il a gravement sous‑estimé l'adversaire, se suicide. Dès le 15 mars au soir, le général Navarre, quant à lui, confie à un de ses amis :

 

« Soyons sans illusions : c'est perdu. je voudrais bien que les Viets ne recommencent pas ce soir. Il va falloir trouver autre chose »

 

Général Navarre, Déclaration, 15 mars 1954[17]

 

Le 16, il envoie un télégramme à Paris dans lequel il évoque déjà une possible défaite Comme au moment de la Bataille des frontières[18], en 1950, bien des cadres du Corps expéditionnaire passent d'un extrême à l'autre, d'une confiance illimitée à un abattement presque total. Les revers, cependant, se poursuivent. Les 16 et 17 mars, le point d'appui Anne‑Marie est perdu quasiment sans combats. Tenu essentiellement par des bataillons Thaïs, habilement attirés par la propagande Viet Minh, il est déserté par ses défenseurs.

 

Après ces trois succès spectaculaires, un long travail de sape commence. Les combattants Viet Minh creusent des tranchées, qui les amènent presque au contact de leurs adversaires puis, par des assauts massifs appuyés par des tirs d'artillerie, enlèvent les positions françaises. Facteur essentiel d'aggravation, la piste d'atterrissage est menacée dès le début des combats. De ce fait, le pont aérien, véritable cordon ombilical du camp, devient chaque jour plus périlleux. A la fin mars, tout est consommé : plus aucun avion ne peut atterir ou décoller de Dien Bien Phu. Le sort du camp est dès lors suspendu à la précision et à l'intensité des parachutages. Or, celles‑ci laissent à désirer, la DCA Viet Minh obligeant les avions français à conserver une certaine altitude.

 

La seconde grande vague d'assaut a lieu à la charnière des mois de mars et d'avril. Plusieurs autres points d'appui, à l'est du camp, passent entre les mains Viet Minh. Puis vient, courant avril, une nouvelle pause. Dans certains endroits, les adversaires, protégés par des tranchées ou des abris de fortune, ne sont éloignés les uns des autres que de quelques dizaines de mètres.

 

À la conférence de Genève, les négociateurs s'apprêtent à entamer les travaux consacrés à la Corée. L’Indochine est programmée pour début mai. A Paris un ministère Laniel en sursis tente de faire face aux protestations mutiples qui vont désormais bien au delà des rangs de la gauche communiste ou des quelques compagnons de route. À Dien Bien Phu, les combattants s'apprêtent à livrer l'ultime combat...

 

Le ton des commentateurs français ne peut plus dès lors être le même. On passe insensiblement d’un optimisme, fruit d’un certain complexe de supériorité, à une exaltation de l’héroïsme de nos combattants, afin de préparer l’opinion à une défaite devenue inévitable :

 

« Depuis 120 heures, accrochés à leurs points d'appui, au milieu de la poussière et de la fumée des incendies, dans le fracas des explosions, ces hommes résistent magnifiquement aux furieux assauts d'un ennemi cinq fois supérieur en nombre. Malgré la fatigue, l'insomnie, la chaleur, ils tiennent dans leurs tranchées, aux créneaux de leurs postes, les mains crispées sur leurs armes ».

 

Jean-Marie Garraud, Le Figaro, 5 avril 1954

 

La véritable bataille de tranchées incite à une prolifération des comparaisons avec la Première guerre mondiale : « Verdun de la brousse »[19]… « Verdun tropical »[20]… « Verdun de la jungle » (Jules Romains)[21]

 

Légende de l’une des plus célèbres Unes de l’histoire de la presse française (sous la photo d’une homme, le masque tiré, le visage maculé de boue, mais fixant l’horizon) :

 

« Dans l'enfer de Dien Bien Phu, le dernier carré des défenseurs vit sous terre. Des salles d'hôpital ont été aménagées dans les abris pour les blessés. Ce lieutenant, blessé lui même, qui émerge d'un boyau encadré de sacs de terre, est l'un des héros du général de Castries, dont le monde libre a suivi, bouleversé, pendant un mois et demi, l'épopée dramatique. »

 

Paris Match, 1 er mai 1954

 

Une semaine plus tard, tout est fini. Les Bo Doi ont investi la totalité du camp. 

 

« Dien Bien Phu est tombé. La nouvelle est arrivée à Hanoi vers 18 heures. Mme de Castries a été une des premières personnes informées et dès ce moment a refusé de recevoir tout journaliste. C’est à 17 heures, vendredi, que la dernière conversation a eu lieu par radio-téléphone entre le général de Castries et le général ­Cogny. Dialogue simple, poignant,  entre deux chefs qui sont des “durs“, étrangers à toute effusion. Christian de Castries a appelé lui-même Cogny :

      Mon général, situation grave, combats confus partout. Je sens que la fin approche. Nous nous battrons jusqu'au bout.

      Bien compris, bien compris, vous lutterez jusqu'au bout, a répondu Cogny. Pas question de hisser le drapeau blanc, n'est-ce pas ?

      Non, a répondu de Castries, nous détruirons les canons, le matériel et les postes de radio-télèphone à  17 h. 30.

Un simple mot de Cogny : 

      Merci !

Et le commandant du camp retranché d'ajouter :

      Nous nous battrons jusqu'au bout. Au revoir, mon général. Vive Ia France!

Ce fut tout. Et pourtant, quelques minutes avant l'heure prévue pour la destruction du Poste, le sous-officier de Transmissions Millien, qui assurait la liaison Radio- Téléphone entre le camp retranché et le PC d'Hanoi, put donner quelques derniers renseignements sur la situation :

      Les Viets sont à sept mètres du PC. En ce moment, les explosions de grenades se multiplient,  se rapprochent. Dans le PC, les officiers, le général, sont aussi calmes, détendus qu'à la manœuvre. Dans quelques minutes, nous allons cesser tout contact. Les combats continuent. C’est désormais du corps à corps,  à coups de crosse de baïonnettes, de couteaux. Les Viets sont partout, submergeant tout. Il ne me reste que quelques secondes... Terminé. »

 

Joël Le Tac, Paris Match, 15 mai 1954

 

La presse favorable à la guerre n’a plus que l’exaltation du courage de nos soldats à proposer à ses lecteurs :

 

« La France fière de ses soldats. La chute de Dien Bien Phu, dont les défenseurs (à court de munitions) ont été submergés, dramatiquement accueillie dans le monde entier. »

 

L’Aurore, 8 mai 1954

 

« Autour du général de Castries, 15.000 héros ont écrit avec leur sang une impérissable page de gloire. »

 

France-Soir, 9 mai 1954

 

… avec une esquisse de mea culpa :

 

« Les combattants de Dien Bien Phu sont morts parce que nous nous sommes mentis à nous-mêmes. Ils sont morts parce que nous n’avons pas su faire cette guerre, parce que nous n’avons su ni la vouloir, ni la refuser, parce que nous n’avons pas su mesurer l’épreuve, ni en prévoir les conséquences, ni la situer dès l’abord sur le plan mondial. »

 

Pierre Brisson, Le Figaro, 8 mai 1954[22]

 

L’armée populaire vietnamienne avait perdu de l’ordre de 8.000 hommes[23].

 

Le bilan, pour l’armée française, était accablant[24]. Elle avait perdu 1.747 tués[25], auxquels il faut ajouter 2.888 disparus (prisonniers avant le 7 mai, déserteurs). Au 7 mai 1954, l'effectif de la garnison était de 11.721, dont 4.436 blessés. Parmi ceux-ci, 858, jugés graves, furent évacués par la Croix Rouge, avec l'accord Viet Minh. Il resta donc 10.863 prisonniers[26], parmi lesquels le général de Castries, commandant du camp, des officiers de prestige, Bigeard, Langlais, Pouget…

 

Quantitativement, le Corps expéditionnaire disposait encore de réserves. Mais ses effectifs d’élite avaient été étrillés, le moral, partout ailleurs, était au plus bas. L’armée Bao Dai, sur laquelle les officiels français disaient encore quelques mois plus tôt pouvoir compter, était liquéfiée.

 

Quoi qu’aient pu écrire certains, plus tard, dans un but de réhabilitation, Dien Bien Phu a bien marqué le glas de l’armée française en Indochine.

 

Le 4 avril – donc, un mois avant la chute – Robert Guillain décrit, dans Le Monde, une carte connue de tout l’état-major :  

 

« En rouge, les zones Viet ; en blanc, les zones où une administration vietnamienne[27] a pu être installée ; en rose les régions douteuses. Quiconque voit cette carte reçoit un choc : elle est presque entièrement rouge ( ... ). Le document est d'un aspect si malsain, il ressemble si bien à l'image cent fois agrandie d'un tissu rongé par la maladie, qu'on ne saurait s'étonner du surnom sous lequel il est connu : on l'appelle la carte vérole. »

 

Robert Guillain, Le Monde, 4 avril 1954[28]

 

Le Corps expéditionnaire ne tient plus, réellement, dès lors, dans l'ancien Tonkin, que Hanoi, Haiphong et, quelques heures par jour, la route qui relie ces deux villes. Au centre, une grande partie du territoire est depuis plus longtemps encore, sous contrôle Viet Minh. Là où le Corps expéditionnaire tente de manœuvrer, il subit de graves revers. Par contre, l'ex‑Cochinchine, malgré une guérilla active du Viet Minh et, surtout, le Cambodge et une partie du Laos laissent quelque répit au Corps expéditionnaire et aux armées nationalistes qui lui sont liées. Mais pour combien de temps, si la dégradation se poursuit à ce rythme ? Si les résultats de la Conférence de Genève avaient dû entériner un rapport de forces militaires, nul doute qu’une coupure plus au sud aurait mieux reflété la réalité. En bref, le Corps expéditionnaire « usé, éreinté, à court de moyens » (Robert Guillain, Le Monde, 7 mai[29]) risquait, à plus ou moins court terme, un « Dien Bien Phu amplifié » (Raymond Aron, Le Figaro, 21 mai[30]).

 

Côté vietnamien, pourtant, c’était le réalisme qui l’emportait. Ho Chi Minh et ses camarades savaient parfaitement que, après le désastre subi sur le terrain par leurs adversaires, d’autres combats, diplomatiques, les attendaient. Et qu’ils risquaient d’être souvent difficiles…

 

« Notre victoire est éclatante, mais n’est pas définitive. Nous ne devons pas nous enorgueillir de nos succès, ni nous montrer subjectifs en sous-estimant l’ennemi. Nous menons avec détermination la résistance pour recouvrer l’indépendance, l’unité, la démocratie et la paix. Que ce soit par les armes ou par la diplomatie, nous devons mener une lutte longue et âpre pour arriver à une victoire complète. »

 

Ho Chi Minh, Message de Félicitations, 8 mai 1954[31]

 

Pour les colonisés : Valmy

 

On imagine mal le retentissement que put avoir cet événement dans le monde colonisé ou dominé, en particulier dans l’outre-mer français : les colonialistes avaient été vaincus, une armée régulière défaite. S’il était évidemment hors de question d’organiser des manifestations publiques, les indigènes envoyèrent des signes. 

 

Dans un mouvement national algérien déjà chauffé à blanc par l’écho des affrontements entre armée française et fellaghas[32] tunisiens, Dien Bien Phu fut considérée comme une victoire. Et bien au delà, dans l’opinion musulmane : le directeur de la Sécurité générale d’alors, Jean Vaujour, évoque dans ses souvenirs une « explosion de joie » jusque dans « les douars algériens les plus reculés »[33].

 

Le 7 mai au soir, un militant nationaliste malien, qui fait alors ses études en France, assistant à un spectacle, rapporte qu’il refusa de se lever, lors d’un hommage plus ou moins piloté par un officiel, ce qui lui valut force réprimandes[34]. Le 11 mai, quatre jours après la défaite, le député gaulliste Christian Fouchet, outré, révèle que plusieurs Français du Maroc ont reçu des lettres anonymes annonçant :

 

« D’un bout à l’autre de l’Union française, une sourde rumeur met la crainte dans le cœur des uns et fait se dresser les autres. Savez-vous que, dans les boîtes aux lettres de Casablanca, certains Français trouvent de petites cartes postales sur lesquelles il est écrit : “Casablanca le Dien Bien Phu des français“ ? »

 

Christian Fouchet, Assemblée nationale, 11 mai 1954

 

En Tunisie, la victoire est également célébrée dans les quartiers populaires où l’on sert un plat spécialement conçu à cette occasion, appelé tagine Dien Bien Phu ![35]

 

Un peu plus de trois mois après Genève (les Cent jours de l’Empire colonial) éclate l’insurrection algérienne de la Toussaint. 

 

Les Algériens y firent référence : « La voie de Dien Bien Phu » titre ainsi le Bulletin d’information de la Fédération de France du FLN en 1956[36].

 

Les autres colonisés, observant les combats d’Algérie, faisaient régulièrement référence à la bataille :

 

« En dehors de l’indépendance, il n’existe aucune solution valable pour l’Algérie et, si la France s’obstine dans son attitude, c’est non seulement un nouveau Dien Bien Phu qui se prépare, mais c’est son propre destin qui se joue. »

 

L’Essor, Bamako, 19 décembre 1960[37]

 

Des années plus tard, le premier président du Gouvernement algérien (GPRA) se souvenait :

 

« Dien Bien Phu ne fut pas seulement une victoire militaire. Cette bataille reste un symbole. Elle est le “Valmy“ des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme asiatique et africain face à l’homme de l’Europe. C’est la confirmation des droits de l’homme à l’échelle universelle. A Dien Bien Phu, la France a perdu la seule “légitimation“ de sa présence, c’est-à-dire le droit du plus fort. »

 

Ferhat Abbas, La nuit coloniale, 1962[38]

 

Ou un autre cadre de ce mouvement de libération nationale :

 

« Le 7 mai 1954, l’armée d’Ho Chi Minh inflige au corps expéditionnaire français au Vietnam l’humiliant désastre de Dien Bien Phu. Cette défaite de la France agit en puissant détonateur sur tous ceux qui pensent que l’option de l’insurrection à court terme est désormais l’unique remède, la seule stratégie possible (…). L’action directe prend le pas sur toutes les autres considérations et devient la priorité des priorités. »

 

Ben Youssef Ben Kheda, Les origines du 1er novembre 1954, 1989[39]

 

Frantz Fanon consacra à l’événement ces lignes :

 

« La grande victoire du peuple vietnamien à Dien Bien Phu n’est plus, à trictement parler, une victoire vietnamienne. À partir de juillet 1954, le problème que se sont posés les peuples coloniaux a été le suivant : “Que faut-il faire pour réaliser un Dien Bien Phu ? Comment s’y prendre ?“. De la possibilité de ce Dien Bien Phu, aucun colonisé ne pouvait plus douter. Ce qui faisait le problème, c’était l’aménagement des forces, leur organisation, leur date d’entrée en action. »

 

Mais l’auteur va plus loin. Pour lui, la victoire vietnamienne a été la cause directe, presque immédiate, du changement de comportement des colonialistes.

 

« Cette violence ambiante ne modifie pas les seuls colonisés mais également les colonialistes qui prennent conscience de Dien Bien Phu multiples. C’est pourquoi une véritable panique ordonnée va s’emparer des gouvernements colonialistes. Leur propos est de prendre les devants, de tourner à droite le mouvement de libération, de désarmer le peuple : vite, décolonisons. Décolonisons le Congo avant qu’il ne se transforme en Algérie. Votons la loi-cadre pour l’Afrique, créons la Communauté, rénovons cette Communauté mais, je vous en conjure, décolonisons, décolonisons… On décolonise à une telle allure qu’on impose l’indépendance à Houphouët-Boigny. À la stratégie du Dien Bien Phu, définie par le décolonisé, le colonialisme répond par la stratégie de l’encadrement… dans le respect de la souveraineté des États. »

 

Frantz Fanon, Les damnés de la terre, 1961[40]

 

Pour l’Occident : un spectre

 

Pour bien des Français, a contrario, l’image de la capitulation du 7 mai 1954 est devenue une hantise. Dès qu’un territoire français fut en danger face aux nationalistes, le nom revint.

 

Ce fut évidemment le cas en Algérie.

 

Le grand spécialiste de ce type de rapprochement fut le ministre résidant, Robert Lacoste[41]. Recevant de façon informelle des émissaitres algériens, il leur dit :

 

« Si vous croyez que, parce qua la France a connu un Bien Phu, elle courra allègrement au devant d’un deuxième, vous vous trompez singulièrement. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, Alger, mars 1956[42]

 

C’est ce même Lacoste qui lance une formule destinée à un certain succès, le Dien Bien Phu diplomatique :

 

« Je lutterai de toutes mes forces contre un nouveau Dien Bien Phu où sombrerait l’honneur de la France. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, Périgueux, 30 avril 1958[43]

 

« Je ne veux pas d’un Dien Bien Phu diplomatique. Je lutterai de toutes mes forces contre une telle éventualité. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, Périgueux, 11 mai 1958[44]

 

Le spectre devait hanter encore les esprits sous la V è République. Deux années plus tard, lors de la fameuse tournée des popotes, de Gaulle, qui tient à rassurer ses officiers, lâche :

 

« Rien de plus important que les opérations. Le problème algérien ne sera réglé qu’après la victoire des armes françaises (…). Il n’y aura pas de Dien Bien Phu en Algérie. »

 

Charles de Gaulle, Déclaration, mars 1960[45]

 

De Gaulle était suffisamment fin politique pour savoir que ces propos apparaîtraient publiquement peu de temps après. Ce qui se produisit.

 

Vers la fin de la guerre d’Algérie, un des nombreux groupements hostiles aux initiatives gaullistes traduit sa crainte par un :

 

« On s’achemine vers un Dien Bien Phu politique. »

 

Comité d’entente des mouvements nationaux, janvier 1960[46]

 

André Malraux, ministre du général de Gaulle, est chargé par ce dernier d’aller exposer aux Antilles et en Guyane les bienfaits de la constitution de la V è République, alors en gestation. Parmi ses arguments :

 

« Nous voulons une République qui ne soit pas une République de Dien Bien Phu. »

 

André Malraux, Discours, Basse-Terre, 17 septembre 1958[47]

 

En décembre 1960, les manifestations de rues, à Alger tout particulièrement, prouvent que la population a définitivement basculé du côté du nationalisme. L’armée tient certes encore le terrain et ne peut en aucun cas redouter un Dien Bien Phu militaire, mais l’expression qui est dans les têtes est : « Dien Bien Phu psychologique »[48].

 

On se doute que ce qui était crainte dans les milieux conservateurs était au contraire souhait chez les communistes. André Stil intitule un de ses éditoriaux :

 

« Vers un Dien Bien Phu nord-africain ? »

 

André Stil, L’Humanité, 22 avril 1958

 

Durant la phase américaine du conflit au Viêt Nam, les principaux observateurs avaient cette image en tête :  

 

« Un Dien Bien Phu américain ? »

 

Jean Lacouture, Le Nouvel Observateur, 29 mars 1971

 

« M. Nixon veut prévenir un Dien Bien Phu américain. »

 

Jean-Claude Pomonti, Le Monde, 9 mai 1972 

 

 

 



[1] Le premier bombardement de Tourane / Da Nang datait de 1856

[2] « Le mythe et la réalité », Le Figaro, 7 mai 1974

[3] Guerre et révolution d’Algérie. La nuit coloniale, Paris, Julliard, 1962

[4] Toutes les études n’évoquent que le plan Navarre. Nous employons cette expression au vu de la simple chronologie (voir infra)

[5] De Lattre de Tassigny, commandant en chef de décembre 1950 à sa mort, en janvier 1952

[6] « A Comprensive Plan for terminating the Indochinese hostilities within an acceptable period », Amiral Arthur Radford, From Pearl Harbour to Vietnam. The Memoirs of Admiral Arthur W. Radford, Stanford, California, Hoover Inst., Stanford Univ. Press, 1980 

[7] Id.

[8] Général Navarre, o.c.

[9] Irvin M. Wall, L’influence américaine sur la politique française, 1945-1954, Paris, Balland, 1989

[10] Id.

[11] Caravelle (hebdomadaire du Corps expéditionnaire), 22 juin

[12] O.c.

[13] « Week-end à Dien Bien Phu », 14 février 1954

[14] Adjudant Camille Acquarone, Témoignage, in Pierre Journoud & Hugues Tertrais, o.c.

[15] Durant plusieurs décennies, cette présence chinoise fut niée par les officiels vietnamiens

[16] O.c.

[17] Cité par Jules Roy, o.c.

[18] Voir cette entrée

[19] Paris Match, 10 avril

[20] Le Figaro, 15 avril

[21] L’Aurore, 6 mai

[22] « Le sacrifice », repris in Vingt ans de Figaro, 1938-1958, Paris, Gallimard, NRF, 1959

[23] Des chiffres officiels ne furent jamais publiés

[24] Tous ces chiffres d’après le Site Dien Bien Phu, animé par Maximilien Stemp

[25] Deux pilotes américains, dans des avions à cocarde française, furent abattus, sans doute les premiers morts américains de la nouvelle guerre qui prit le relais peu après

[26] On estime que 60 % d’entre eux décédèrent, soit lors de la marche entre Dien Bien Phu et le nord du Viêt Nam, où étaient les bases arrières du Viet Minh, soit dans les camps de prisonniers

[27] De Bao Dai

[28] « Péril sur le Tonkin »

[29] « Les erreurs et les malheurs de Dien Bien Phu »

[30] « Fascination du désastre »

[31] Félicitations envoyées à l’armée, aux participants du service du travail civique, aux jeunes volontaires et aux compatriotes du nord-ouest, à l’occasion de la victoire glorieuse de Dien Bien Phu, 8 mai 1954, in Œuvres choisies, Vol. II, Hanoi, Éd. en Langues étrangères, 1962

[32] Voir cette entrée

[33] De la révolte à la révolution. Aux premiers jours de la guerre d’Algérie, Paris, Albin Michel, 1985

[34] Demba Diallo, Çagaloba ! Carnets d’un militant du tiers-monde, 1925-1960, Bamako-Paris, 2005

[35] Juliette Bessis, « La crise de l’autonomie et de l’indépendance tunisienne, classe politique et pays réel », in René Gallissot (dir.), « Mouvement ouvrier, communisme et nationalismes », Cahiers du Mouvement Social, n° 3, 1978

[36] Bulletin n° 2, AD 93, Archives du PCF, Fonds André Moine, 332 J-4, Dossier FLN Fédération de France

[37] Cité par Charles-Robert Ageron, « Les États africains de la Communauté et la guerre d’Algérie (1958-1960) », in Charles-Robert Ageron & Marc Michel (dir.), L’Afrique noire française : l’heure des indépendances, Actes du Colloque organisé par l’IHTP, Paris et l’IPHOM, Aix-en-Provence, Aix, 26-29 avril 1990, Paris, CNRS Editions, 1992

[38] O.c.

[39] Alger, Éd. Dahlab, Alger

[40] Paris, Maspero, Coll. Cahiers Libres

[41] Pierre Brana & Joëlle Dusseau, Robert Lacoste (1898-1989). De la Dordogne à l’Algérie, un socialiste devant l’histoire, Paris, L’Harmattan, Coll. Des poings et des roses / Fondation Jean Jaurès / OURS, 2010

[42] Cité par Pierre Brana & Joëlle Dusseau, o.c.

[43] Id.

[44] Le Monde, 13 mai

[45] D’après le témoignage de Jean Mauriac, seul journaliste (AFP) accrédité lors de cette tournée du Général, in Le Général et le journaliste, Paris, Fayard, Coll. Témoignages pour l’Histoire, 2008 ; même témoignage chez Pierre Messmer, alors ministre des Armées, De Gaulle en direct, Intervention, Académie des Sc. Morales & Politiques, séance du 20 octobre 2003

[46] Le Monde, 23 janvier

[47] Le Monde, 19 septembre

[48] Le Monde, 15 décembre 

BATAILLE d'Alger, 1957

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

BATAILLE d’Alger, 1957

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Affaire Général de Bollardière

* Contre-terrorisme & Contre-terroriste (s)

* Guerre d’Algérie (Seconde ---, 1954-1962)

* Guillotine (Guerre d’Algérie)

* Pouvoirs spéciaux, 1956

* Torture (s) (Guerre d’Algérie)

Bibliographie

 

Yves Courrière, La guerre d’Algérie, Vol. III, Le temps des léopards, Paris, Fayard, 1969 ; Général Jacques Massu, La vraie Bataille d’Alger, Paris, Plon, 1971 ; Général Jacques de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Paris, Desclée de Brouwer, 1972 ;

Colonel Yves Godard, Les trois batailles d’Alger, Vol. I, Les paras dans la ville, Fayard, 1972 ; Général Marcel Bigeard, Pour une parcelle de gloire, Paris, Plon, 1975 ; Yacef Saadi, La Bataille d’Alger, Alger, Éd. Casbah / Paris, Éd. Publisud, 1997 ; général Paul Aussaresses, Services spéciaux. Algérie, 1955-1957, Paris, Libr. Ac. Perrin, 2001 ; Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard, 2001 ; Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Paris, Fayard, 2002

 

Filmographie

 

Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger, 1965 ; Yves Boisset, La Bataille d’Alger, Télévision (France 2), 2006

 

Données de base

 

Affrontement entre les militants algérois du FLN et les divisions de parachutistes appelées en renfort. Les datations algérienne et française ne se recoupent pas. Pour les Algériens et certains historiens français, le signal de l’affrontement date de l’été 1956. Pour la plupart des études françaises, c’est au cours des premiers mois de l’année 1957 qu’eut lieu la bataille (voir infra).

 

L’expression Bataille d’Alger aurait été employée pour la première fois par un journaliste très engagé dans la mouvance Algérie française, Jacques Le Prévost, qui en fit dès 1957 le titre d’un livre à la gloire de l’armée[1].

 

Une Bataille ?

 

Pas d’accord sur les dates, Français et Algériens ne le sont pas non plus sur les mots.

 

L’historiographie algérienne, ainsi que l’histoire critique française, soulignent ce ne fut pas une bataille, au sens militaire habituel du terme : la disproportion des forces était telle que ce terme, qui suppose un affrontement entre deux armées, même de force inégale, est inadapté. Du côté algérien, il y avait entre 1.500 et 5.000 militants (les sources divergent), pas tous armés, loin de là. Du côté français, près de 5.000 hommes de troupe (dont les 3.200 parachutistes du 11 è Choc), 1.100 policiers, 55 gendarmes et 920 CRS, auxquels il faut ajouter les 1.500 hommes des Unités territoriales, véritables formations para-militaires composées de pieds-noirs ultras[2].

 

D’ailleurs, l’un des principaux acteurs, le général Bigeard, répugne lui-même dans ses Mémoires à employer ce mot :

 

« En fait, il ne s’agit pas d’une bataille, mais tout simplement et hélas, d’un travail policier (…). Je n’ai pas aimé cette période, nous étions tellement forts face à quelques bombes, quelques armes, quelques tueurs, et pourtant des gosses, de belles jeunes filles, de jeunes garçons innocents mouraient ; d’autres avaient bras et jambes arrachés… »

 

Général Marcel Bigeard, Pour une parcelle de gloire, 1975[3]

 

L’expression est cependant devenue courante, comme en témoignent, entre autres, les titres de film (Gillo Pontecorvo, 1965) et de livres (Massu, La vraie bataille d’Alger, 1971[4]; ou, à l’opposé, de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, 1972[5]).

 

Genèse de l’affrontement

 

L’année 1956 est, à bien des égards, celle d’un tournant. Au début de l’année, un Front républicain a porté au pouvoir un gouvernement Guy Mollet. Aux promesses de la campagne électorale de fin 1955 succède la réalité d’un accroissement considérable de l’effort de guerre. Le FLN est sur la défensive. 

 

Les causes immédiates sont à rechercher dans l’escalade, d’abord verbale, puis hélas sanglante, entre autorités françaises et FLN.

 

Au lendemain de la capitulation du 6 février 1956[6], Guy Mollet installe à Alger, comme Ministre résidant[7] son camarade de Parti Robert Lacoste, arrivé le 10 à Alger. Le 16, l’assassinat de trois colons isolés (ferme Cruet) crée un état de choc dans la population française d’Algérie. Lacoste déclare, devant l’Assemblée algérienne :

 

« Les fanatiques aveuglés apprendront à leur dépens que la France frappe d’autant plus fort qu’elle a conscience d’être plus juste. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, 21 février 1956[8]

 

Le message implique-t-il le retour des exécutions capitales ? Le FLN distribue alors un tract[9] qui menace directement de représailles, en ce cas, la population européenne :

 

« M. Guy Mollet n’a rien trouvé d’autre à dire que l’Algérie resterait française à tout jamais et qu’il ferait exécuter les condamnés à mort. Si le gouvernement français fait guillotiner les condamnés à mort, des représailles terribles s’abattront sur la population civile européenne. »

 

Front de Libération nationale, Alger, 23 février 1956[10]

 

Fin avril, une nouvelle série d’assassinats vise des Européens (ciblés : des policiers connus comme tortionnaires), faisant 3 morts et de nombreux blessés[11]. En mai, on relève 26 victimes civiles européennes à Alger[12]. Il s’agit d’attentats individuels, à l’arme blanche ou à l’arme à feu. La France s’estime en droit, en devoir, de réagir.

 

C’est le 5 juin 1956 que se tient la réunion du Conseil supérieur de la Magistrature qui va déclencher le processus classique répression / terrorisme / répression… Ce jour-là, à l’Élysée, sous la présidence de René Coty, une majorité se prononce en faveur de la reprise des exécutions. François Mitterrand, Garde des Sceaux, a pesé en faveur de cette décision[13]

 

Le 16 mai, la guillotine avait été amenée dans la cour centrale de la prison de Barberousse, à Alger. Les autorités sur place n’attendaient plus que l’ordre de reprise des exécutions. Le 19 juin, au petit matin, l’irréparable est commis : dans la cour de la prison Barberousse, à deux pas de la Casbah, Ahmed, ou Hamida, Zahana, dit Zabana, 30 ans, et Abdelkader Ferradj Ben Moussa, 35 ans, sont exécutés – les premiers de la guerre d’Algérie.

 

Les ordres du FLN sont alors explicites : il faut venger ces martyrs par une violence aveugle. D’autres Européens, civils, policiers ou militaires, sont alors abattus (20 actes de ce type durant la seconde quinzaine de juin, 15 autres courant juillet[14]).

 

Dans la nuit du 9 au 10 août, un attentat est commis rue de Thèbes, en pleine Casbah, par une Organisation de la Résistance de l’Afrique française (ORAF), dite également Comité des Quarante, en fait un groupe autoproclamé contre-terroriste, dirigé par André Achiary, l’ancien sous-préfet de Guelma, déjà responsable de massacres en mai 1945[15], devenu attaché au cabinet de Soustelle. Les poseurs de la bombe sont deux activistes, Philippe Castille et Michel Fessoz[16]. Le bilan, dans ce quartier qui connaît une des plus fortes densités urbaines du monde, est effroyable : les pompiers français évoquèrent une quinzaine de cadavres, Germaine Tillion 53[17], le FLN 73 ; il y eut plusieurs dizaines, peut-être plusieurs centaines de blessés, parmi les éléments les plus démunis de la population algéroise.  

 

« Jusqu'au massacre de la rue de Thèbes, nous ne faisions des attentats à Alger qu'en réponse à des arrestations massives ou à des exécutions. Mais là, nous n'avions plus le choix : fous de rage, les habitants de la Casbah ont commencé à marcher sur la ville européenne pour venger leurs morts. J'ai eu beaucoup de mal à les arrêter, en les haranguant depuis les terrasses, pour éviter un bain de sang. Je leur ai promis que le FLN les vengerait. »

 

Yacef Saadi, Témoignage, 2004[18]

 

C’est le 20 août (soit deux mois après les exécutions capitales de Barberousse), lors du Congrès de la Soummam, que la direction du FLN prend la décision de franchir un pas dans le terrorisme urbain, en l’encadrant[19]. Le responsable FLN de la ville d’Alger, Yacef Saadi, commence alors à former des équipes. Pour déjouer la surveillance, de jeunes femmes, habillées à l’européenne, Djamila Bouhired, Samia Lakhadi et Zohra Dif, sont chargées de poser les engins.

 

Le 30 septembre, deux bombes, déposées en des lieux fréquentés uniquement par des jeunes Européens, le Milk-Bar et la Cafétéria, font 8 morts et des dizaines de blessés. D’autres attentats ont lieu dans les jours suivants. Un climat de crainte permanente s’instaure.

 

L’assassinat du président des Maires d’Algérie, Amédée Froger (28 décembre), puis ses obsèques (30 décembre), qui donnent lieu à des ratonnades[20] meurtrières, achèvent cette terrible année 1956.

 

Au sein de la population européenne d’Algérie, l’émotion est intense. Les plus résolus dénoncent le laxisme des autorités, exigent une politique de répression. Ils auront  satisfaction.

 

La Bataille elle-même

 

En mars 1956, l’Assemblée avait accordé au gouvernement des pouvoirs spéciaux[21], offrant ainsi un cadre juridique à toutes les capitulations. La remise de plein gré de tous les pouvoirs à des militaires par l’autorité civile est sans doute un acte unique dans l’histoire française. C’est pourtant ce que firent le gouvernement et, à sa suite, les responsables civils en Algérie.

 

C’est le 4 janvier – pratiquement le premier anniversaire de l’avènement du gouvernement de Front républicain –, à l’hôtel Matignon, que le pas est franchi. Sous la présidence de Guy Mollet, les ministres Christian Pineau (Affaires étrangères), Paul Ramadier (Finances), Robert Lacoste (Algérie), Maurice Bourgès-Maunoury (Défense) et Max Lejeune (secrétaire d’État à la Défense) décident de confier la ville d’Alger au général Massu et à ses parachutistes.

 

Le 4 est un vendredi. Durant le week-end, Lacoste refranchit la Méditerranée, puis met au point les derniers détails. Le lundi 7, au matin, le préfet Serge Barret, signe une délégation au général Massu[22].

 

« Article 1er. L’ensemble des pouvoirs de police, normalement dévolus à l’autorité civile, sont dévolus à l’autorité militaire.

 

Article 2. Le général Massu est chargé de l’exécution du présent arrêté. »

 

L’armée a donc désormais tous les pouvoirs, en particulier ceux de police.

 

La première initiative prise par l’armée est de faire défiler les paras, dans un ordre impeccable, sur le front de mer. Bigeard est en tête. Yacef Saadi, noyé dans la foule des musulmans qui observent, est impressionné[23]. Dans la journée a lieu la première descente. Le même jour, le plus grand tirage de la presse française titre en Une :

 

« Alger (quartier arabe) : 10.000 paras ont fouillé la Casbah, sous la direction du général Massu. »

 

France-Soir,  7 janvier 1957

 

C’est immédiatement une violence à l’état brut qui est appliquée. Sur le terrain, c’est le colonel Bigeard[24] qui mène l’action, avec des méthodes éprouvées : quadrillages, investissements de maisons, arrestations massives, arbitraires (et parfois au hasard), emprisonnements et tortures.

 

L’homme ne s’en est d’ailleurs jamais caché, même s’il a nié avoir personnellement pratiqué cette torture. Pour qui sait lire à mi-mot sa prose, la vérité est bien dite :

 

« Comme dans le maquis, les fells sont organisés. C’est cette structure qu’il faut découvrir. Comme toujours, les renseignements sont indispensables. »

 

Général Bigeard, De la brousse à la jungle, 1994[25]

 

Or, comment obtenir ces renseignements ?

 

Paul Teitgen , alors secrétaire général de la Préfecture d’Alger, expliquait :

 

« Lâcher une poignée de parachutistes… quinze-cents parachutistes dans un quartier d’Alger… arrêter n’importe qui, n’importe quoi, à n’importe quelle heure, n’importe comment… sans aucun contrôle de personne… ça ne pouvait pas ne pas donner des “bavures“, comme disait Massu – c’est lui, le terme “bavures“ – “bavures“ graves… » 

 

Paul Teitgen, Témoignage, 1991[26]

 

On peut dire que c’est à l’occasion de la bataille d’Alger que la torture, déjà massivement pratiquée dans les campagnes, s’est généralisée à toute l’Algérie. Jacques Duquesne, envoyé spécial de La Croix à l’automne 1957, raconte cette anecdote. Il est reçu par Me Popie, ancien dirigeant des mouvements de jeunesse catholiques, un des derniers Français libéraux d’Alger (il sera ensuite assassiné par l’OAS) :

 

« Il me parla de la torture. Je pratiquais le doute, systématique. C'était mon devoir de ne rien croire qui ne fût vérifié. Il me tendit l'écouteur de son téléphone: “Vous allez entendre“. Il appela le colonel Trinquier, qui commandait alors le DPU (dispositif de protection urbaine), l'obtint assez vite. “Mon colonel, je vous remercie. J'ai vu mon client, Mohammed X, et il n'a pas été torturé par vos services“. Réponse du colonel (que je résume) : “C'est normal, cher Maître, puisque vous étiez intervenu“. »

 

Jacques Duquesne conclut :

 

« La torture était de règle; la non-torture, l'exception. »

 

Jacques Duquesne, L’Express, 30 novembre 2000[27]

 

Le 8, la Casbah est entourée d’une barrière de protection, avec fils de fer barbelés, filtrages, contrôles. Dans la nuit du 14 au 15, une immense rafle a lieu dans la vieille ville. Ce ne sera pas la dernière.

 

Pourtant, le terrorisme frappe encore (bombes à l’Otomatic et au Coq hardi, 26 janvier, 4 morts ; bombes dans les stades algérois, 10 février, 8 morts).

 

Il y a un répit de quelques mois. La disproportion des forces est éclatante. Les réseaux FLN sont sur la défensive[28]. Les hommes politiques et la presse favorables à la guerre, en France et en Algérie, crient victoire.

 

Mais les attentats reprennent. En mai, ce sont des parachutistes isolés qui sont assassinés en pleine rue. Surtout, l’attentat de la Corniche, le 9 juin 1957, qui fait 8 morts et 92 blessés, dont une dizaine de mutilés, dans la population européenne, relance la tension. Le 11, lors des obsèques, de véritables chasses à l’homme ont lieu. Cinq Musulmans sont lynchés.

 

Les Français doivent se rendre à l’évidence. Seule une première phase de la Bataille d’Alger a été gagnée.  

 

Une seconde phase

 

En juillet, Massu rappelle Bigeard, qui avait quitté Alger en mars. Avec le colonel Godard, ils (re)prennent le commandement des opérations de terrain. Les ratissages dans la Casbah recommencent.  

 

C’est à cette occasion qu’une expression fit son apparition : les crevettes Bigeard. Témoignage de Paul Teitgen : 

 

« Bigeard, le courageux Bigeard, arrêtait les bonshommes – les questions de la torture, je n’en parle pas pour le moment – il leur mettait les pieds dans une cuvette, il remplissait de ciment… et puis c’est tout… les pieds étaient pris, on mettait le gars dans un hélicoptère, on les lâchait en pleine mer… la mer les renvoyait… ce que les gens d’Alger appelaient les “crevettes Bigeard“, les “crevettes“ !  C’est vous dire l’atmosphère dans laquelle on vivait. »

 

Paul Teitgen, Témoignage, 1991[29]

 

Outre ces exécutions particulièrement cyniques, d’autres, plus classiques, furent effectuées. Paul Teitgen affirma que, sur les 24.000 assignations à résidence qu’il avait signées, 3.024 avaient disparu. Or, le chiffre de militants clandestins du FLN à Alger, oscille, selon les études, entre 1.500 et 5.000…

 

On sait que c’est pour protester contre ces pratiques que Paul Teitgen démissionna, non sans avoir utilisé l’expression « crimes de guerre » comparables aux sévices qu’il avait lui même supportés de la part de la Gestapo[30].

 

Ces méthodes radicales permirent une victoire militaire. Le 24 septembre, Yacef Saadi, chef algérois du FLN, est capturé. Le 8 octobre, le dernier cadre, Ammar Ali, dit Ali-la-Pointe, est cerné. Avec Hassiba ben Bouali, Mahmoud Bouamidi et Yacef Omar, jeune garçon appelé Petit Omar, ils refusent de se rendre. Leur cache est totalement détruite par des explosifs.

 

L’historiographie date habituellement de ce 8 octobre, après donc dix mois de combat inégal, la fin de cette Bataille d’Alger.  

 

Au terme des événements, l’organisation du FLN était décapitée, durablement affaiblie, ses derniers activistes recherchés, traqués.

 

Quel bilan ?

 

Dix ans plus tard, Robert Lacoste rappelait avec une certaine fierté ce bilan : 

 

« D’accord avec le général en chef qui était le général Salan, le maintien de l’ordre dans le grand Alger, une agglomération de sept cent mille habitants, a été confié à Massu et à sa division. Ils ont travaillé avec beaucoup de détermination et de célérité. Et au bout de peu de temps le seul régiment de Bigeard revenait avec 87 bombes de toutes dimensions et souvent puissantes. Imaginez que ces 87 bombes n’aient jamais été récupérées ! Elles auraient éclaté partout, probablement dans un délai assez court et dans les quartiers les plus sensibles. Les sept cent mille personnes de cette immense agglomération auraient été secouées dans tous les sens ! Nous aurions eu des collisions sanglantes entre les communautés. Nous aurions eu un fleuve de sang et sûrement des incendies monstrueux. La présence de la France et tout son acquis auraient disparu dans cette tourmente. »

 

Robert Lacoste, Témoignage, 1967[31]

 

Même argumentation chez Massu : les quelques excès de mes troupes ont évité un bain de sang généralisé, affirmait-il toujours, dans La vraie bataille d’Alger, en 1971.

 

Mais, justement, la publication de ce livre entraîna une nouvelle escalade de polémiques. Le général de Bollardière, qui représentait pour beaucoup l’anti-Massu, plaça sa réplique sur le terrain de l’humanisme. Mais la plus cinglante réponse fut sans aucun doute celle de Jules Roy, doublement concerné (Pied noir et ancien officier) :   

 

« Le mensonge, c’est vous. Et vous n’avez pas fini de recevoir en plein visage des baquets de sang. »

 

Jules Roy, J’accuse le général Massu, 1972[32]

 

En fait, les deux parties avaient, chacune dans sa logique, raison. Militairement, on pouvait, certes, parler de victoire, au moins provisoire, mais d’une victoire à la Pyrrhus[33].

 

Car, humainement, à quel prix ? Au delà de la polémique sur les chiffres de morts ou disparus[34] (3.024 selon Paul Teitgen[35], 300 selon Massu[36]), des dizaines de milliers d’Algérois, c’est-à-dire un nombre bien plus important que celui des vrais militants, furent raflés, emprisonnés, beaucoup torturés, certains assassinés. Il y eut, toujours d’après Teitgen, 24.000 assignations à résidence. La grande majorité – sans doute la quasi totalité – de ces personnes arrêtées venaient de la Casbah. Or, celle-ci compte, en 1957, 74.000 habitants. Si l’on élimine les enfants (la population est d’une extrême jeunesse), on peut donc considérer, sans risque de se tromper, qu’un adulte sur deux a été arrêté lors de cette période. Aucune famille ne fut épargnée. Comment des haines farouches – et définitives – pouvaient-elles ne pas naître ?

 

Drame humain, la Bataille d’Alger fut également une catastrophe politique pour l’autorité civile et la hiérarchie militaire qui l’avaient initiée : si, comme l’ont maintes fois dit et écrit les théoriciens de la guerre révolutionnaire, l’enjeu était le contrôle de la population, la France a perdu cette bataille-là – la plus importante – et définitivement, au cours du premier semestre 1957.

 

Dès le premier jour de l’application de ces méthodes, un commissaire de police pied-noir, incorporé de son plein gré dans le corps des officiers paras, avait démissionné : en passant tout le monde « à la moulinette » sans autre forme de procès, avait-il déploré, nous allons jeter une grande partie de la population dans les bras du FLN[37]. Ce qui fut fait.

 

Le fossé entre la population algéroise – et, au-delà, algérienne – et la France officielle était devenu infranchissable. Le FLN, décapité – pour combien de temps ? – militairement, n’avait pas été politiquement affaibli. Il avait au contraire l’écoute d’un nombre plus grand d’Algériens, même modérés, dégoûtés par la conduite de l’armée française.

 

Il faut y ajouter une dimension qui devait s’avérer catastrophique les années suivantes : en livrant les clés de la solution à l’armée – tout en refusant de sa salir les mains – le pouvoir politique avait créé un précédent d’une rare dangerosité : en 1958, puis en 1961, les officiers les plus Algérie française s’en souvinrent…

 



[1] Alger, Ed. Baconnier

[2] In Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, Paris, La Découverte, Coll. Cahiers Libres, 2004

[3] O.c.

[4] O.c.

[5] O.c.

[6] Voir l’entrée Tomates (Journée des ---, 1956)

[7] Et non résident. Par cette subtilité, les politiques avaient voulu souligner que Lacoste resterait en permanence en Algérie durant son mandat.

[8] L’Écho d’Alger, 22 février

[9] Selon Guy Pervillé (Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Ed. A & J. Picard, Coll. Signes du temps, 2002), ce tract est rédigé par Abane Ramdane. L’auteur commet cependant une légère erreur en le datant du 26 février.

[10] « Un tract des maquis algériens », L’Express, 24 février

[11] Le Journal d’Alger, 29 avril

[12] Guy Pervillé, o.c.

[13] François Malye & Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 2010

[14] Yacef Saadi, o.c. 

[15] Les coupables, connus des autorités – et d’ailleurs d’une partie des Européens d’Alger – ne seront jamais inquiétés

[16] Ces mêmes hommes seront les auteurs de l’attentat au bazooka contre le général Salan, le 16 janvier 1957

[17] Les ennemis complémentaires, Paris, Éd. de Minuit, 1960

[18] In Marie-Monique Robin, o.c.

[19] Gilbert Meynier, o.c.

[20] Voir cette entrée

[21] On sait que le vote favorable des députés communistes est aujourd’hui encore l’objet d’une intense polémique

[22] Le Monde, 9 janvier

[23] Renaud de Rochebrune & Benjamin Stora, La guerre d’Algérie vue par les Algériens, Vol. I, Des origines à la bataille d’Alger, Paris, Denoël, 2011

[24] Bigeard fera deux séjours à Alger durant cette année 1957 : de janvier à mars, puis de juillet à septembre (De la brousse à la jungle, Paris, Hachette / Carrère, 1994)

[25] O.c.

[26] Télévision, émission « Témoignages sur la “bataille d’Alger“ et la torture », 30 septembre ; Site Internet INA.fr (le langage parlé de l’interview a été respecté)

[27] « Torture : le témoignage inédit de Jacques Duquesne »

[28] Renaud de Rochebrune & Benjamin Stora, o.c.

[29] Témoignage cité

[30] Lettre à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie, 29 mars 1957, rendue publique pour la première fois par Le Monde, 1 er octobre 1960

[31] In Roger Stéphane & Roland Darbois, Mémoires de notre temps, Paris, Calmann-Lévy, 1967

[32] Paris, Éd. du Seuil, 1972

[33] Matthew Connelly, L’arme secrète du FLN. Comment de Gaulle a perdu la guerre d’Algérie, Paris, Payot & Rivages, 2011

[34] Guy Pervillé, « À propos des 3.024 disparus de la bataille d’Alger : réalité ou mythe ? », Site Internet Guy Pervillé, 22 avril 2008

[35] Témoignage cité

[36] O.c.

[37] Cité par Jacques Delarue, « La police en paravent et en rempart », in Jean-Pierre Rioux (dir.), La guerre d’Algérie et les Français, Colloque IHTP / CNRS, 15 au 17 décembre 1988, Paris, Éd. Fayard, 1990

ARPENTS de neige

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

ARPENTS de neige

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Cartiérisme & Cartiériste (s)

* Mise en valeur de la France

Bibliographie

 

Voltaire, Candide, Paris, 1759

 

Émile Levasseur, Communication à l'Académie des Sciences morales et politiques, in Revue d’Histoire littéraire de la France, 2 è année, 1895 ; Joseph Tassé, Voltaire, Mme de Pompadour et quelques arpents de neige, Québec, Lévis, Pierre-Georges Roy, 1898 ; Alphonse Aulard, « Voltaire et le Canada », Revue La Révolution française, janvier 1913 ; Marcel Trudel, L’influence de Voltaire au Canada, Paris, FIDES, 1945

 

Données de base

 

Dans un des passages les plus célèbres de son Candide, Voltaire utilise cette expression, vaguement méprisante, pour désigner les possessions françaises, « quelques arpents de neige vers le Canada ». L’arpent est une ancienne unité de mesure variant selon les temps et les lieux. Le mot implique de préférence une petite surface.

 

Le texte

 

Lorsque Voltaire publie son Candide, France et Angleterre sont en train de s’affronter dans la Guerre appelée plus tard de Sept ans.

 

La formule célèbre est dans la bouche d’un de ses personnages, fantasque, à qui Candide avait demandé : « Vous connaissez l’Angleterre, y est-on aussi fou qu’en France ? ». Réponse :  

 

« C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas. »

 

En 1759, année de publication de ce texte, précisément, tombe Québec (mort de Montcalm). En 1763, le traité de Paris fera perdre à la France tout le Canada.

 

On aurait cependant tort de considérer ce jugement de Voltaire comme celui d’un original, soucieux de se démarquer d’une opinion attachée aux possessions outre-mer. Au contraire, ni les autorités – le roi, la Cour – ni l’opinion, si tant est qu’on puisse en parler à cette époque, n’ont vécu la perte du Canada comme une amputation.   

 

Interprétations

 

L’interprétation qui court partout est que Voltaire, tout à la fois continuateur et précurseur d’un courant de pensée très ancien en France, et qui n’a jamais cessé durant l’ère coloniale, dénonçait les aventures lointaines, alors que l’intérêt du pays était la défense et la mise en valeur de son propre sol. L’expression figure d’ailleurs parfois sous des formes fantaisistes (« Le Canada, ce n’est que quelques arpents de neige, qui ne vaut rien »), alors que le texte est un classique mille fois imprimé et qu’il suffit de s’y reporter.

 

Le Parti colonial ne pardonna jamais à Voltaire « l’inepte boutade des “quelques arpents de neige“ »[1]. Un siècle et demi plus tard, un publiciste persistait à penser que cette seule phrase avait pu changer un processus historique :

 

« Je ne veux pas redire cette histoire si douloureuse pour nous, mais comment ne pas donner un souvenir à l'héroïque Montcalm, qui eût facilement conservé le Canada à la France, si les philosophes d'alors n'avaient pas si dédaigneusement fait leur deuil de ces “quelques arpents de neige“ ? »

 

Chanoine Louis-Augustin Lorain, Autour du Congrès de Montréal, 1911[2]

 

Cette phrase donnait un argument de poids à ce même Parti : seule la persévérance permettrait de maintenir l’Empire :

 

« Peut-on juger, au début d’une entreprise, ce qu’elle pourra coûter ou rapporter dans l’avenir ? Les quelques “arpents de glace“ que Louis XV abandonnait si aisément en 1763 sont devenus le Canada. Le pays de la fièvre et de la mort que, en 1846 encore, quelques Français voulaient évacuer, est aujourd’hui l’Algérie, qui fait avec la mère patrie un demi-milliard de commerce. »

 

François Bernard, De la colonisation, 1901[3]

 

CQFD.

 

Jusqu’à la fin de l’ère coloniale, donc durant deux siècles pleins, la formule voltairienne devint pour cette mouvance le symbole du caractère antipatriotique de toute hostilité aux conquêtes coloniales. Regardez, affirmait-on, ce que serait l’Empire français, si en plus de nos possessions africaines et asiatiques, nous avions une riche et puissante colonie en Amérique du Nord : nous rivaliserions avec l’Angleterre, éternelle ennemie coloniale de la France.  

 

A contrario, Voltaire eut ses défenseurs. Son œuvre devint, au tournant du XIX è et du XX è siècles, un enjeu entre une Église conservatrice, ralliée à la cause coloniale et pratiquant la surenchère patriotique, ravie d’égratigner une icône des Lumières, et une gauche républicaine, récusant le procès fait à l’écrivain.

 

À la fin du XIX è siècle, un critique connu, Émile Levasseur, mit en garde contre une interprétation trop unilatérale :

 

« Voltaire est en général peu partisan des colonies ; il blâme les guerres coloniales et regarde particulièrement le Canada comme une possession onéreuse et sans aucune importance. Mais dans aucun de ses ouvrages historiques il n'a écrit que le Canada consistait en “quelques arpents de neige“. L'expression ne se trouve pas non plus dans sa correspondance. Elle se trouve seulement dans un de ses romans, “Candide“, où Voltaire la met dans la bouche d'un personnage qui a beaucoup d'autres hardiesses de langage. De plus, l'expression “quelques arpents de neige“ ne s'applique pas à la cession faite par le traité de Paris en 1763, puisque le roman a été publié pendant la guerre et avant la prise de Québec. Elle ne s'applique pas davantage au Canada. Le philosophe Martin ne dit pas en effet que le Canada consistât en quelques arpents de neige, mais que “les deux nations étaient en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada“ : c'est-à-dire au sujet des limites de l'Acadie et du Canada, ainsi que de l'Ohio, qui étaient un sujet de contestation depuis le traité d'Utrecht. »

 

Émile Levasseur, Conférence, 1895[4]

 

Voltaire trouva surtout un avocat d’exceptionnelle qualité et érudition en la personne d’Alphonse Aulard[5], titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, par ailleurs membre éminent de la Ligue des Droits de l’Homme. L’historien récusa l’étiquette, considérée comme infamante, d’anticolonialisme, accolée à l’œuvre de Voltaire. L’écrivain, plaida-t-il, n’était pas a priori contre toute possession coloniale. Il était par exemple très attaché à la Louisiane. Mais il est vrai qu’il considérait le Canada comme « une colonie improductive ». Aulard cita divers textes de Voltaire :

 

« Je voudrais que le Canada fût au fond de la mer Glaciale, même avec les révérends pères jésuites de Québec, et que nous fussions occupés, à la Louisiane, à planter du cacao, de l'indigo, du tabac et des mûriers, au lieu de payer tous les ans quatre millions pour nos nez à nos ennemis les Anglais, qui entendent mieux la marine et le commerce que messieurs les Parisiens. »

 

Lettre, 5 mai 1758[6]

 

« Le Canada n’est qu’un sujet éternel de guerres malheureuses. »

 

Lettre[7], 24 novembre 1759[8]

 

« Je n'ai jamais conçu comment on a pu choisir le plus détestable pays du nord, qu'on ne peut conserver que par des guerres ruineuses, et qu'on ait abandonné le plus beau climat de la terre, dont on peut tirer du tabac, de la soie, de l'indigo, mille denrées utiles et faire encore un commerce plus utile avec le Mexique. »

 

Lettre[9], 1 er novembre 1760[10]

 

« Je me soucie très peu du Canada ; je ne l’ai jamais aimé. »

 

Lettre[11], 10 décembre 1762[12]

 

« Ces quinze cents lieues, dont les trois quarts sont des déserts glacés, n'étaient peut-être pas une perte réelle. Le Canada coûtait beaucoup et rapportait très peu. Si la dixième partie de l'argent englouti dans cette colonie avait été employé à défricher nos terres incultes en France, on aurait fait un gain considérable, mais on avait voulu soutenir le Canada, et on a perdu cent années de peine avec tout l'argent prodigué sans retour. »

 

Précis du siècle de Louis XV, 1768[13]

 

Aulard expliquait cette attitude, outre par le simple calcul économique, par l’hostilité de l’écrivain aux Jésuites, mais également par le manque de patriotisme des colons français du Québec, qui acceptèrent facilement la domination anglaise :   

 

« Les colons du Canada aimèrent mieux vivre sous les lois de la Grande-Bretagne que de venir en France. »

 

Précis du siècle de Louis XV, 1768[14]

 

Défendant Voltaire, Aulard a certes prouvé qu’il n’était pas hostile par principe à toute conquête coloniale – ce qui, alors, était un compliment – mais il a bel et bien confirmé que la phrase sur les « arpents de neige » n’était pas un accident : Voltaire n’a « jamais aimé » le Canada. 



[1] Abbé D.M.A. Magnan, Histoire de la race française aux Etats-Unis, Paris, Libr. Charles Amat, 1912 (Gallica)

[2] Paris, Gabriel Beauchesne & Cie, Éd. (Gallica)

[3] In Maxime Petit (dir.), Les colonies françaises. Petite encyclopédie coloniale, Vol. I, Paris, Libr. Larousse

[4] Communication citée

[5] Art. cité

[6] Lettre citée par Alphonse Aulard (art. cité), mais qui ne figure pas dans la Correspondance des Œuvres complètes (VoL. XXXVII, Paris, Libr. Hachette, 1891)

[7] À M. le comte D’Argental

[8] In Œuvres complètes, Vol. XXXVII, o.c. 

[9] À M. le comte D’Argental 

[10] In Œuvres complètes, Vol. XXXVIII, Paris, Libr. Hachette, 1891

[11] À M. le marquis d’Argental

[12] In Œuvres complètes, Vol. XXXIX, id.

[13] In Œuvres complètes, Vol. XIII, Paris, Libr. Hachette, 1900

[14] Id.

AFFAIRE des Généraux

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

 

AFFAIRE des Généraux

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Affaire des Fuites

* Guerre d’Indochine (1945-1954)

* Trafic des Piastres

Bibliographie

 

Alexander Werth, La France depuis la guerre, 1944-1957, Paris, Gallimard, 1957 ; Georgette Elgey, Georgette, Histoire de la IV è République, Vol. I, La République des illusions, Paris, Fayard, Coll. Les grandes Études contemporaines, 1965 ; Claude Angelli & Paul Gillet, La police dans la politique (1944-1954), Paris, Grasset, 1967 ; Philippe Bernert, Roger Wybot et la bataille pour la DST, Paris, Presses de la Cité, 1975 ; Jules Moch, Une si longue vie, Paris, Robert Laffont, 1976 ; Danièle Domergue-Cloarec, « La mission et le rapport Revers », Revue Guerres mondiales, n° 148, 1987 ; Roger Faligot & Pascal Krop, DST Police secrète, Paris, Flammarion, 1999 ; Alain Ruscio, La guerre française d’Indochine, Bruxelles, Éd. Complexe, Coll. La mémoire du siècle, 1992 ; Philippe Marcus, La République trahie, de l’affaire des généraux à l’affaire des fuites, Paris, Le Cherche-Midi, 2009

 

Données de base

 

Nom d’un des plus pénibles scandales liés à la guerre française en Indochine : la divulgation d’un rapport rédigé par le chef d’état-major de l’armée française, puis la révélation de ses liens troubles avec un autre officier général, un aventurier, ancien collaborateur, puis des Vietnamiens de France dont probablement des agents doubles, enfin avec divers milieux politiques. Cet épisode accentua le malaise, déjà présent dans une opinion française qui fut le plus souvent sourdement hostile à ce conflit du bout du monde.

 

La mission et le rapport Revers

 

Au moment de la guerre d’Indochine, le général Georges Revers – on imagine que les humoristes de l’époque utilisèrent ce nom – avait déjà derrière lui une carrière honorable, si l’on excepte un passage par la fidélité à Pétain, de 1940 à 1943. Chef d’état-major général de l’armée française depuis 1947, il était évidemment concerné au premier chef par le conflit indochinois.

 

En mai 1949, il effectue une tournée d’inspection en Indochine. Il écoute attentivement tous les officiers en poste, fait lui-même des observations. De retour en France, il est porteur de diverses conclusions, d’ordre politique ou militaire, qu’il résume dans un Rapport, classé ultra secret : jugement critique sur l’état d’esprit et la stratégie du commandement sur place, conclusions pessimistes, loin des discours officiels, type dernier quart d’heure[1], qui règnent alors.

 

Chacun sait à ce moment qu’en Chine, le basculement des forces entre nationalistes et communistes est en cours (la proclamation de la République populaire aura lieu en octobre). Les positions françaises au Tonkin, proche de la frontière, sont évidemment menacées à terme. Quelques jours avant l’éclatement de l’affaire, Revers livre à la presse sa conclusion majeure : 

 

« Un devoir international : couvrir la frontière sino-tonkinoise. »

 

Général Georges Revers, Combat, 4 août 1949

 

Seize mois avant la bataille de la RC 4 (Cao Bang-Lang Son), le rapport Revers est donc prémonitoire sur deux aspects : il sait que les troupes communistes chinoises arriveront dans les mois qui suivent à la frontière (ce sera fait en décembre) et il anticipe sur la nécessité de l’engagement américain auprès de la France (d’où l’expression « devoir international »).

 

Ces enjeux internationaux cachaient (mal) également des calculs politiciens sordides. La formule de conclusion du Rapport Revers était précise :

 

« L’Indochine peut et doit être sauvée. Il lui faut un chef militaire ayant du prestige et une grande autorité personnelle. »

 

Général Revers, Rapport, juin 1949[2]

 

Sous entendu : elle pouvait être sauvée… à condition d’éliminer l’équipe en place. On comprendra vite que Revers avait une arrière-pensée en critiquant le Haut commissaire, Léon Pignon, notoirement lié à ses ministres de tutelle (France d’outre-mer), Jean Letourneau, puis Paul Coste-Floret, tous trois MRP. Revers avait dans sa manche une solution de rechange avec son ami et complice le général Mast, qui faisait alors ouvertement campagne pour prendre le poste de Pignon, et le Parti socialste n’était pas étranger à cette manœuvre. 

 

Aventuriers, agents doubles et politiciens

 

Le psychodrame en gestation verra apparaître, au fur et à mesure que l’enquête progressera, un monde trouble. 

 

Le personnage principal, la plaque tournante de l’affaire, était un certain Roger Peyré[3], personnage sans moralité, « flibustier pour temps modernes, mâtiné de repris de justice et d’agent double » (Edgar Faure[4]), de surcroît ancien collaborateur, frappé d’indignité nationale à la Libération, puis… blanchi. Ce Peyré avait ses entrées au plus haut niveau, dans divers ministères, tutoyait les plus hauts personnages de l’État. Revers, lorsqu’il était aux commandes de l’armée française, s’adressait à lui avec un ton de déférence, allant jusqu’à demander à l’aventurier d’intercéder pour l’obtention de sa cinquième étoile[5]. Avant que l’affaire ne devienne publique, la DST avait tout de même commencé une enquête. Peyré fut arrêté, interrogé. Mais ni gardé, ni même surveillé. C’est le plus tranquillement du monde qu’il quitta la France, en novembre 1949, un mois avant les premières interrogations publiques sur un éventuel scandale. Il se réfugia en Amérique du Sud et… ne réapparut plus.

 

Second personnage, Hoang Van Co, animateur de la Délégation du Viêt Nam à Paris, antenne sur place du gouvernement Bao Dai. Avant la guerre mondiale, il avait été membre du cabinet du ministre des Colonies, Georges Mandel, puis avait travaillé, à Vichy, au ministère de l’Information. Le moins que l’on puisse dire donc est que son attachement à la cause nationaliste vietnamienne était récent. Après guerre, il avait un temps été membre du Parti socialiste SFIO, se vantait de ses relations maçonniques, fréquentait des hommes politiques français de tout premier plan, ministres compris. Propagandiste désormais de Bao Dai, il avait écrit deux ouvrages politiques à destination de la population française[6]. On comprendra, au fur et à mesure du développement de l’enquête, qu’il était en quelque sorte le trésorier de cette affaire. Lors d’une saisie opéré par la DST, deux de ses chéquiers furent saisis. Documents explosifs. Sur les souches, quelques-uns des noms les plus importants de la vie politique française du moment, appartenant à toutes les familles politiques, à l’exception  du PCF. Par exemple, il avait donné un million de francs au général Mast, par l’intermédiaire de… Peyré, un million au général Revers, 500.000 au vice-président socialiste de l’Assemblée nationale, André Le Troquer… Interrogé sur ces versements, Van Co répondit – cynisme ? candeur ? – que cet argent lui servait à « acheter les consciences »[7].

 

Le déclenchement

 

Le rapport du général Revers est achevé le 29 juin 1949, remis confidentiellement aux plus hautes autorités de l’État entre la fin juin et le début juillet. 

 

La première alerte arrive d’Indochine. Le 22 août, les services secrets, qui écoutent évidemment chaque jour la radio Viet Minh (qui émet de Rangoon), y entendent, avec l’effarement que l’on imagine, des extraits du rapport Revers.

 

À ce moment donc, et sans doute même plus tôt, certains décideurs, à Paris (mais lesquels ?), sont informés d’une fuite d’importance. Or, force est de constater qu’ils ne font strictement rien. La rivalité MRP / SFIO y est-elle pour quelque chose ?

 

Un mois plus tard, le 18 septembre, a lieu à Paris un curieux incident. Un soldat du Corps expéditionnaire du nom de Perez apostrophe, sur la plate-forme d’un autobus, deux Vietnamiens. Insultes, début de bagarre, puis intervention de la police. L’un des deux Vietnamiens, qui répond au nom de Do Dai Phuoc, fouillé, est retrouvé en possession du fameux rapport Revers. Rétrospectivement, on put à juste titre s’interroger sur le caractère spontané de cette fameuse bagarre. Qui avait eu intérêt à braquer ainsi les projecteurs sur une faille majeure du système de sécurité militaire français ? Il s’agissait sans aucun doute d’un nouvel épisode de la lutte MRP / SFIO, par guerre des polices interposée.

 

Trois années plus tard, devant une autre Commission parlementaire d’enquête (celle sur le trafic des piastres), le général Revers déclarera qu’il avait « l’impression formelle » que la bagarre de l’autobus était un « coup monté »[8]. Il ne fut pas le seul.

 

Ce n’est plus une fuite, c’est une trombe, un Niagara[9]

 

Dès ce moment, en tout cas, une enquête plus approfondie est entreprise.

 

Do Dai Phuoc se révèle être en liaison avec Hoang Van Co, par l’intermédiaire de la Délégation générale du Viêt Nam en France. Une perquisition à son siège permet de découvrir quatre-vingts ( ! ) copies du rapport Revers[10]. Plus aucun doute n’est alors permis : les agents du Viet Minh en métropole – forcément infiltrés dans les milieux baodaïstes – ont bien été en possession du rapport, et c’est par eux que la radio du Viet Minh a eu l’information. Ce rapport est sans aucun doute, à ce moment, sur le bureau du général Giap. 

 

Les principaux responsables politiques français, MM. Queuille, président du Conseil, Ramadier, ministre de la Défense, Moch, ministre de l’Intérieur, sont prévenus le 22 septembre. Les deux premiers sont dans le bureau de Vincent Auriol, président de la République, le 23 au matin.

 

Dans un premier temps, c’est la frayeur qui l’emporte sur le souci d’efficacité. Tout faire plutôt que de rendre public un tel scandale. Le raisonnement des responsables français est résumé par Auriol :

 

« Queuille et Ramadier me disent que c’est très ennuyeux ; que l’instruction va faire connaître qu’un chef d’état-major a violé les secrets de la Défense nationale ; alors les Américains et les Alliés n’auront pas confiance en notre Défense nationale et se demanderont si on peut compter sur la France. »

 

Vincent Auriol, Journal, 23 septembre 1949[11]

 

Auriol précise d’ailleurs qu’il n’est pas d’accord, lui, avec ce raisonnement. Il est partisan de « confier cela immédiatement à la justice militaire ». Mais on sait que cette IV è République n’avait guère laissé de pouvoir au Président. Les ministres mettent en place leur argumentaire : il y a eu divulgation d’un rapport à dimension politique, non de secrets militaires. Auriol s’incline. 

 

Malgré ces précautions, une partie de la presse commence à bruisser de rumeurs. C’est de la droite que viennent les premières attaques :

 

« Une affaire stupéfiante. Une partie du rapport du général Revers sur la situation en Indochine aurait été transmise au Viet Minh. »

 

Le Matin, 29 septembre 1949

 

Une autre attaque de ce type vient d’un pamphlétaire à la réputation sulfureuse, ancien de l’UDSR, puis du RPF, Jean Nocher, qui reprend la thèse classique du coup de poignard dans le dos, dont il rend nommémemnt responsable Ramadier (L’Espoir de Saint-Étienne, 1 er décembre)[12].

 

Mais la grande presse ne suit pas.

 

Des mesures (relativement) discrètes sont alors prises. Mast est mis en congé pour trois mois le 5 octobre 1949. Comme il devait être atteint par la limite d’âge en janvier suivant, la IV è République ajoute l’hypocrisie à la maladresse. Revers est destitué de ses responsabilités le 7 décembre.

 

L’impression qui prévaut est que les responsables politiques, informés depuis août – ou septembre, hypothèse minimale – des fuites, ont évincé ces officiers généraux afin de gagner du temps.  

 

Y a-t-il une affaire des généraux ?

 

Fin 1949, c’est de la presse américaine – ce qui est hautement significatif – que viennent les premiers articles de la grande presse. Le 26 décembre, Time publie une étude au titre évocateur : « France-scandal », signé d’un certain André Laguerre, aux attaches gaullistes anciennes et affirmées. La France, y était-il affirmé, est une véritable passoire en matière de secrets militaires.

 

Il n’est donc plus possible d’étouffer l’affaire, face à l’opinion française. C’est Le Monde qui ouvre les hostilités, par une question un peu pernicieuse, en titre de première page :

 

« Y a-t-il une affaire Mast-Revers ? »

 

Le Monde, 13 janvier 1950

 

Oui, il y a une affaire. Et il est même étonnant, qu’elle n’éclate que trois mois après la découverte des premiers rapports entre des mains vietnamiennes.

 

Et l’abcès va crever, dégageant un fumet peu plaisant. Rémy Roure, l’éditorialiste du Monde emploie le mot juste : cette guerre commence à ressembler à un cloaque[13]. À l’opposé politique, Roger Stéphane lui réplique : l’affaire, c’est la guerre elle-même, dans son principe même[14].

 

On connaît aujourd’hui – et en fait on a connu très tôt[15] – l ‘enchaînement des faits. De retour en France, Revers a achevé son rapport le 29 juin, on l’a dit. Il en remet un exemplaire à chaque responsable politique – président de la République, président du Conseil, ministre de la Défense –, ce qui est normal… mais en donne un également à Mast (mi-juillet). Première irrégularité, qui va permettre toutes les autres : Mast, certes officier général, n’a alors aucune fonction officielle liée à l’Indochine et, à ce titre, aucun droit à avoir connaissance de ce rapport. Mast, qui doit rendre des services à Peyré, lui transmet le document secret (19 juillet), probablement contre espèces sonnantes et trébuchantes. Puis Peyré le transmet à son tour à Van Co, au carnet de chèques généreux. Comme la Délégation baodaïste à Paris était probablement infiltrée par le Viet Minh, la suite est facile à comprenre…    

 

Le 17 janvier 1950, l’Assemblée nationale met la question, pour la première fois, à son ordre du jour. Georges Bidault, devenu entre temps président du Conseil, mais qui est bien obligé d’endosser la responsabilité de la gestion de la guerre d’indochine de ses prédécesseurs, présente des explications embarrassées : les politiques sont hors de cause, s’il y a des responsabilités, il faut les chercher du côté des généraux :

 

« Les fautes, quels que soient ceux qui les ont commises, ne seront ni défendues, ni couvertes. »

 

Georges Bidault, Assemblée nationale, 17 janvier 1950

 

Peu satisfaite, l’Assemblée adopte le principe d’une Commission parlementaire d’enquête, dont la direction est confiée au député MRP Eugène Delahoutre, et qui comprend, fait nouveau en cette période où les communistes étaient partout écartés, des représentants de tous les partis. Alors, par l’effet des enquêtes croisées des policiers, des parlementaires et des journalistes, les révélations se succèdent.  

 

Ce scandale apporta des arguments aux deux pôles de l’opposition à la politique des gouvernements. 

 

Dans l’hebdomadaire colonialiste Carrefour, Pascal Pia entame une campagne. Le RPF gaulliste, alors à l’apogée de sa puissance, y voit une confirmation de la thèse du coup de poignard dans le dos et de la faiblesse du régime pour y parer[16]. Jacques Soustelle, loin des engagegemnts d’extrême gauche de sa jeunesse, interroge, faussement crédule :

 

« Faites-vous la guerre en Indochine ? »

 

On imagine sa réponse ; en ces temps de jusu’auboutisme gaulliste en matière coloniale, il dénonce les tergiversations et hésitations de la IV è République :

 

« Le moment vient où le pays devra choisir entre le maintien de ce régime et le salut de l’Union française. »

 

Jacques Soustelle, Le Rassemblement, 25 novembre 1950

 

À l’opposé de l’échiquier, les communistes entament une de leurs plus violentes campagnes, trop heurreux de trouver là confirmation de leur condamnation de la sale guerre, réactivant un vieux mot du scandale de Panama, chéquards, allusion au carnet de chèques de Van Co. Le 27 janvier 1950, c’est la députée Jeannette Vermeersch qui défend les opinions de son groupe devant l’Assemblée nationale. Des quolibets, qui se transforment vite en injures – on passa tout près d’une bagarre généralisée – sont échangés[17]. Ce fut l’un des débats les plus violents de l’histoire de cette République. 

 

Mais le grand accusateur, côté communiste, a nom Maurice Kriegel-Valrimont, le député membre de la commission parlementaire d’enquête. Connaissant parfaitement ses dossiers, harcelant de questions précises les personnaliés auditionnées, refusant les faux-fuyants, il entreprit, de plus, de livrer chaque jour aux lecteurs de L’Humanité le contenu des séances, sous le titre général « Les mains sales » :

 

« À partir d’aujourd’hui, je dirai tous les jours la vérité que je sais sur les chéquards, les banqueteurs et les trafiquants. Je dirai la stricte vérité sur Van Co, Peyré, Queuille, Ramadier, Moch, Revers, Mast[18]… »

 

Maurice Kriegel-Valrimont, L’Humanité, 8 février 1950[19]

 

L’enlisement

 

Durant toute l’année, l’enquête parlementaire avance. 159 témoins sont interrogés, dont les principaux protagonistes, Revers, Mast, Van Co (mais, on l’a vu, pas Peyré), des hommes politiques dont le nom avait figuré sur les talons des  chèques du responsable vietnamien… Le Rapport complet est un monument par ses dimensions[20]. Mais l’impression est que la vérité a eu bien du mal à se frayer un chemin. La commission prononce finalement un non-lieu. La justice n’interviendra donc pas. Seuls les généraux Revers et Mast seront sanctionnés, mais seulement administrativement (une mise à la retraite d’office).  

 

Aux sources du malaise de l’armée

 

Jean Planchais, le spécialiste, au Monde, des questions militaires, reprit dans un ouvrage une formule qui courait alors sous d’autres plumes : le malaise de l’armée[21]. L’auteur, en pleine guerre d’Algérie, et à la veille d’un premier coup de force des officiers contre le gouvernement (le livre parut en février 1958), situait l’origine de ce malaise dans la guerre d’Indochine, les piétinements et échecs sur place, mais aussi la série de scandales en métropole. Le premier d’entre eux, chronologiquement, fut l’affaire des Généraux. Nul doute que ce douloureux épisode, où la corruption et l’incompétence d’une grande partie des élites politiques et militaires éclata au grand jour, au moment où des milliers de soldats tombaient dans les rizières, fut pour beaucoup dans cette situation.

 

Comme l’avait affirmé l’éternellement irrévérencieux Canard, mettant en scène deux généraux (Revers et Mast ?) furieux :

 

« Ces civils, ça cherche toujours à porter atteinte à l’immoral de l’armée ! »

 

Es Caro, Le Canard enchaîné, 15 février 1950

 

La commission parlementaire d’enquête remit son rapport le 28 juillet 1950, mettant un terme à la phase juridique de l’affaire. Mais les faits se chargèrent de rappeler aux responsables français, politiques et militaires, que la guerre d’Indochine, elle, était toujours présente : un mois plus tard, le commandement français ordonnait l’évacuation en catastrophe de Cao Bang, elle-même prélude à la catastrophique bataille des frontières… 

 

 



[1] Voir cette entrée

[2] Cité par Georgette Elgey, o.c.

[3] « La double figure de Roger Peyré », Le Monde, 20 janvier 1950

[4] Avoir toujours raison… c’est un grand tort, Mémoires, Paris, Plon, 1982

[5] Lettre en date du 2 avril 1949, in « Chronologie de l’affaire des généraux », L’Année politique, année 1950, Paris, Éd. du Grand Siècle, 1951

[6] Pourquoi la Cochinchine doit retoiurner à la patrie vietnamienne ?, Paris, Éd. Jean Vitiano, 1949 ; Un peuple qui renaît. Le Viet Nam devant les problèmes de l’indépendance, Paris, Éd. Jean Vitiano, 1950

[7] Déposition devant la Commission parlementaire d’enquête, 4 mars 1950, Le Monde, 5-6 mars

[8] Déposition, 2 octobre 1953, in Raymond Mondon & al., Rapport au nom de la Commission chargée d’enquêter sur le trafic des piastres indochinoises, Assemblée nationale, Annexe au procès-verbal de la séance du 17 juin 1954, Annexe II (dépositions), n° 8681

[9] Selon l’expression de Roger Wybot, cité par Philippe Bernert, o.c.

[10] Le Monde, 13 octobre 1950, art. cité

[11] Mon Septennat, Paris, Gallimard, 1970

[12] Georgette Elgey, o.c.

[13] Le Monde, 19 janvier 1950

[14] « L’affaire, c’est la guerre d’Indochine », L’Observateur, 13 avril 1950

[15] Voir la Chronologie et le rapport parlementaire de la commission dite Duveau, tous deux publiés par L’Année politique

[16] « Le rapport Revers divulgué constituait un secret de la Défense nationale », Le Rassemblement  (hebdomadaire du RPF), 13 mai 1950

[17] « Le débat sur l’Indochine a été marqué par des incidents d’une violence inouïe », Le Monde, 28-29 janvier

[18] Suivaient d’autres noms encore

[19] Début de la série le 8 février 1950, pratiquement à raison d’un article par jour

[20] Rapport fait au nom de la commission chargée d’enquêter sur les faits relatés par M. le président du Conseil* dans sa déclaration du 17 janvier 1950, par M. Delahoutre, député. Annexe au procès-verbal de la séance du 28 juillet 1950, Assemblée nationale, 1 ère législature, session de 1950, n° 10795, 6 vol., 2832 p. 

* Georges Bidault

[21] Paris, Éd. Plon, Coll. Tribune Libre

AFFAIRE Ataï

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

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