ARPENTS de neige

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014

 

 

ARPENTS de neige

Alain Ruscio

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* Cartiérisme & Cartiériste (s)

* Mise en valeur de la France

Bibliographie

 

Voltaire, Candide, Paris, 1759

 

Émile Levasseur, Communication à l'Académie des Sciences morales et politiques, in Revue d’Histoire littéraire de la France, 2 è année, 1895 ; Joseph Tassé, Voltaire, Mme de Pompadour et quelques arpents de neige, Québec, Lévis, Pierre-Georges Roy, 1898 ; Alphonse Aulard, « Voltaire et le Canada », Revue La Révolution française, janvier 1913 ; Marcel Trudel, L’influence de Voltaire au Canada, Paris, FIDES, 1945

 

Données de base

 

Dans un des passages les plus célèbres de son Candide, Voltaire utilise cette expression, vaguement méprisante, pour désigner les possessions françaises, « quelques arpents de neige vers le Canada ». L’arpent est une ancienne unité de mesure variant selon les temps et les lieux. Le mot implique de préférence une petite surface.

 

Le texte

 

Lorsque Voltaire publie son Candide, France et Angleterre sont en train de s’affronter dans la Guerre appelée plus tard de Sept ans.

 

La formule célèbre est dans la bouche d’un de ses personnages, fantasque, à qui Candide avait demandé : « Vous connaissez l’Angleterre, y est-on aussi fou qu’en France ? ». Réponse :  

 

« C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas. »

 

En 1759, année de publication de ce texte, précisément, tombe Québec (mort de Montcalm). En 1763, le traité de Paris fera perdre à la France tout le Canada.

 

On aurait cependant tort de considérer ce jugement de Voltaire comme celui d’un original, soucieux de se démarquer d’une opinion attachée aux possessions outre-mer. Au contraire, ni les autorités – le roi, la Cour – ni l’opinion, si tant est qu’on puisse en parler à cette époque, n’ont vécu la perte du Canada comme une amputation.   

 

Interprétations

 

L’interprétation qui court partout est que Voltaire, tout à la fois continuateur et précurseur d’un courant de pensée très ancien en France, et qui n’a jamais cessé durant l’ère coloniale, dénonçait les aventures lointaines, alors que l’intérêt du pays était la défense et la mise en valeur de son propre sol. L’expression figure d’ailleurs parfois sous des formes fantaisistes (« Le Canada, ce n’est que quelques arpents de neige, qui ne vaut rien »), alors que le texte est un classique mille fois imprimé et qu’il suffit de s’y reporter.

 

Le Parti colonial ne pardonna jamais à Voltaire « l’inepte boutade des “quelques arpents de neige“ »[1]. Un siècle et demi plus tard, un publiciste persistait à penser que cette seule phrase avait pu changer un processus historique :

 

« Je ne veux pas redire cette histoire si douloureuse pour nous, mais comment ne pas donner un souvenir à l'héroïque Montcalm, qui eût facilement conservé le Canada à la France, si les philosophes d'alors n'avaient pas si dédaigneusement fait leur deuil de ces “quelques arpents de neige“ ? »

 

Chanoine Louis-Augustin Lorain, Autour du Congrès de Montréal, 1911[2]

 

Cette phrase donnait un argument de poids à ce même Parti : seule la persévérance permettrait de maintenir l’Empire :

 

« Peut-on juger, au début d’une entreprise, ce qu’elle pourra coûter ou rapporter dans l’avenir ? Les quelques “arpents de glace“ que Louis XV abandonnait si aisément en 1763 sont devenus le Canada. Le pays de la fièvre et de la mort que, en 1846 encore, quelques Français voulaient évacuer, est aujourd’hui l’Algérie, qui fait avec la mère patrie un demi-milliard de commerce. »

 

François Bernard, De la colonisation, 1901[3]

 

CQFD.

 

Jusqu’à la fin de l’ère coloniale, donc durant deux siècles pleins, la formule voltairienne devint pour cette mouvance le symbole du caractère antipatriotique de toute hostilité aux conquêtes coloniales. Regardez, affirmait-on, ce que serait l’Empire français, si en plus de nos possessions africaines et asiatiques, nous avions une riche et puissante colonie en Amérique du Nord : nous rivaliserions avec l’Angleterre, éternelle ennemie coloniale de la France.  

 

A contrario, Voltaire eut ses défenseurs. Son œuvre devint, au tournant du XIX è et du XX è siècles, un enjeu entre une Église conservatrice, ralliée à la cause coloniale et pratiquant la surenchère patriotique, ravie d’égratigner une icône des Lumières, et une gauche républicaine, récusant le procès fait à l’écrivain.

 

À la fin du XIX è siècle, un critique connu, Émile Levasseur, mit en garde contre une interprétation trop unilatérale :

 

« Voltaire est en général peu partisan des colonies ; il blâme les guerres coloniales et regarde particulièrement le Canada comme une possession onéreuse et sans aucune importance. Mais dans aucun de ses ouvrages historiques il n'a écrit que le Canada consistait en “quelques arpents de neige“. L'expression ne se trouve pas non plus dans sa correspondance. Elle se trouve seulement dans un de ses romans, “Candide“, où Voltaire la met dans la bouche d'un personnage qui a beaucoup d'autres hardiesses de langage. De plus, l'expression “quelques arpents de neige“ ne s'applique pas à la cession faite par le traité de Paris en 1763, puisque le roman a été publié pendant la guerre et avant la prise de Québec. Elle ne s'applique pas davantage au Canada. Le philosophe Martin ne dit pas en effet que le Canada consistât en quelques arpents de neige, mais que “les deux nations étaient en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada“ : c'est-à-dire au sujet des limites de l'Acadie et du Canada, ainsi que de l'Ohio, qui étaient un sujet de contestation depuis le traité d'Utrecht. »

 

Émile Levasseur, Conférence, 1895[4]

 

Voltaire trouva surtout un avocat d’exceptionnelle qualité et érudition en la personne d’Alphonse Aulard[5], titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, par ailleurs membre éminent de la Ligue des Droits de l’Homme. L’historien récusa l’étiquette, considérée comme infamante, d’anticolonialisme, accolée à l’œuvre de Voltaire. L’écrivain, plaida-t-il, n’était pas a priori contre toute possession coloniale. Il était par exemple très attaché à la Louisiane. Mais il est vrai qu’il considérait le Canada comme « une colonie improductive ». Aulard cita divers textes de Voltaire :

 

« Je voudrais que le Canada fût au fond de la mer Glaciale, même avec les révérends pères jésuites de Québec, et que nous fussions occupés, à la Louisiane, à planter du cacao, de l'indigo, du tabac et des mûriers, au lieu de payer tous les ans quatre millions pour nos nez à nos ennemis les Anglais, qui entendent mieux la marine et le commerce que messieurs les Parisiens. »

 

Lettre, 5 mai 1758[6]

 

« Le Canada n’est qu’un sujet éternel de guerres malheureuses. »

 

Lettre[7], 24 novembre 1759[8]

 

« Je n'ai jamais conçu comment on a pu choisir le plus détestable pays du nord, qu'on ne peut conserver que par des guerres ruineuses, et qu'on ait abandonné le plus beau climat de la terre, dont on peut tirer du tabac, de la soie, de l'indigo, mille denrées utiles et faire encore un commerce plus utile avec le Mexique. »

 

Lettre[9], 1 er novembre 1760[10]

 

« Je me soucie très peu du Canada ; je ne l’ai jamais aimé. »

 

Lettre[11], 10 décembre 1762[12]

 

« Ces quinze cents lieues, dont les trois quarts sont des déserts glacés, n'étaient peut-être pas une perte réelle. Le Canada coûtait beaucoup et rapportait très peu. Si la dixième partie de l'argent englouti dans cette colonie avait été employé à défricher nos terres incultes en France, on aurait fait un gain considérable, mais on avait voulu soutenir le Canada, et on a perdu cent années de peine avec tout l'argent prodigué sans retour. »

 

Précis du siècle de Louis XV, 1768[13]

 

Aulard expliquait cette attitude, outre par le simple calcul économique, par l’hostilité de l’écrivain aux Jésuites, mais également par le manque de patriotisme des colons français du Québec, qui acceptèrent facilement la domination anglaise :   

 

« Les colons du Canada aimèrent mieux vivre sous les lois de la Grande-Bretagne que de venir en France. »

 

Précis du siècle de Louis XV, 1768[14]

 

Défendant Voltaire, Aulard a certes prouvé qu’il n’était pas hostile par principe à toute conquête coloniale – ce qui, alors, était un compliment – mais il a bel et bien confirmé que la phrase sur les « arpents de neige » n’était pas un accident : Voltaire n’a « jamais aimé » le Canada. 



[1] Abbé D.M.A. Magnan, Histoire de la race française aux Etats-Unis, Paris, Libr. Charles Amat, 1912 (Gallica)

[2] Paris, Gabriel Beauchesne & Cie, Éd. (Gallica)

[3] In Maxime Petit (dir.), Les colonies françaises. Petite encyclopédie coloniale, Vol. I, Paris, Libr. Larousse

[4] Communication citée

[5] Art. cité

[6] Lettre citée par Alphonse Aulard (art. cité), mais qui ne figure pas dans la Correspondance des Œuvres complètes (VoL. XXXVII, Paris, Libr. Hachette, 1891)

[7] À M. le comte D’Argental

[8] In Œuvres complètes, Vol. XXXVII, o.c. 

[9] À M. le comte D’Argental 

[10] In Œuvres complètes, Vol. XXXVIII, Paris, Libr. Hachette, 1891

[11] À M. le marquis d’Argental

[12] In Œuvres complètes, Vol. XXXIX, id.

[13] In Œuvres complètes, Vol. XIII, Paris, Libr. Hachette, 1900

[14] Id.

Mots clés : aucun
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