BATAILLE d'Alger, 1957

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014

 

 

BATAILLE d’Alger, 1957

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Affaire Général de Bollardière

* Contre-terrorisme & Contre-terroriste (s)

* Guerre d’Algérie (Seconde ---, 1954-1962)

* Guillotine (Guerre d’Algérie)

* Pouvoirs spéciaux, 1956

* Torture (s) (Guerre d’Algérie)

Bibliographie

 

Yves Courrière, La guerre d’Algérie, Vol. III, Le temps des léopards, Paris, Fayard, 1969 ; Général Jacques Massu, La vraie Bataille d’Alger, Paris, Plon, 1971 ; Général Jacques de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Paris, Desclée de Brouwer, 1972 ;

Colonel Yves Godard, Les trois batailles d’Alger, Vol. I, Les paras dans la ville, Fayard, 1972 ; Général Marcel Bigeard, Pour une parcelle de gloire, Paris, Plon, 1975 ; Yacef Saadi, La Bataille d’Alger, Alger, Éd. Casbah / Paris, Éd. Publisud, 1997 ; général Paul Aussaresses, Services spéciaux. Algérie, 1955-1957, Paris, Libr. Ac. Perrin, 2001 ; Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard, 2001 ; Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Paris, Fayard, 2002

 

Filmographie

 

Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger, 1965 ; Yves Boisset, La Bataille d’Alger, Télévision (France 2), 2006

 

Données de base

 

Affrontement entre les militants algérois du FLN et les divisions de parachutistes appelées en renfort. Les datations algérienne et française ne se recoupent pas. Pour les Algériens et certains historiens français, le signal de l’affrontement date de l’été 1956. Pour la plupart des études françaises, c’est au cours des premiers mois de l’année 1957 qu’eut lieu la bataille (voir infra).

 

L’expression Bataille d’Alger aurait été employée pour la première fois par un journaliste très engagé dans la mouvance Algérie française, Jacques Le Prévost, qui en fit dès 1957 le titre d’un livre à la gloire de l’armée[1].

 

Une Bataille ?

 

Pas d’accord sur les dates, Français et Algériens ne le sont pas non plus sur les mots.

 

L’historiographie algérienne, ainsi que l’histoire critique française, soulignent ce ne fut pas une bataille, au sens militaire habituel du terme : la disproportion des forces était telle que ce terme, qui suppose un affrontement entre deux armées, même de force inégale, est inadapté. Du côté algérien, il y avait entre 1.500 et 5.000 militants (les sources divergent), pas tous armés, loin de là. Du côté français, près de 5.000 hommes de troupe (dont les 3.200 parachutistes du 11 è Choc), 1.100 policiers, 55 gendarmes et 920 CRS, auxquels il faut ajouter les 1.500 hommes des Unités territoriales, véritables formations para-militaires composées de pieds-noirs ultras[2].

 

D’ailleurs, l’un des principaux acteurs, le général Bigeard, répugne lui-même dans ses Mémoires à employer ce mot :

 

« En fait, il ne s’agit pas d’une bataille, mais tout simplement et hélas, d’un travail policier (…). Je n’ai pas aimé cette période, nous étions tellement forts face à quelques bombes, quelques armes, quelques tueurs, et pourtant des gosses, de belles jeunes filles, de jeunes garçons innocents mouraient ; d’autres avaient bras et jambes arrachés… »

 

Général Marcel Bigeard, Pour une parcelle de gloire, 1975[3]

 

L’expression est cependant devenue courante, comme en témoignent, entre autres, les titres de film (Gillo Pontecorvo, 1965) et de livres (Massu, La vraie bataille d’Alger, 1971[4]; ou, à l’opposé, de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, 1972[5]).

 

Genèse de l’affrontement

 

L’année 1956 est, à bien des égards, celle d’un tournant. Au début de l’année, un Front républicain a porté au pouvoir un gouvernement Guy Mollet. Aux promesses de la campagne électorale de fin 1955 succède la réalité d’un accroissement considérable de l’effort de guerre. Le FLN est sur la défensive. 

 

Les causes immédiates sont à rechercher dans l’escalade, d’abord verbale, puis hélas sanglante, entre autorités françaises et FLN.

 

Au lendemain de la capitulation du 6 février 1956[6], Guy Mollet installe à Alger, comme Ministre résidant[7] son camarade de Parti Robert Lacoste, arrivé le 10 à Alger. Le 16, l’assassinat de trois colons isolés (ferme Cruet) crée un état de choc dans la population française d’Algérie. Lacoste déclare, devant l’Assemblée algérienne :

 

« Les fanatiques aveuglés apprendront à leur dépens que la France frappe d’autant plus fort qu’elle a conscience d’être plus juste. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, 21 février 1956[8]

 

Le message implique-t-il le retour des exécutions capitales ? Le FLN distribue alors un tract[9] qui menace directement de représailles, en ce cas, la population européenne :

 

« M. Guy Mollet n’a rien trouvé d’autre à dire que l’Algérie resterait française à tout jamais et qu’il ferait exécuter les condamnés à mort. Si le gouvernement français fait guillotiner les condamnés à mort, des représailles terribles s’abattront sur la population civile européenne. »

 

Front de Libération nationale, Alger, 23 février 1956[10]

 

Fin avril, une nouvelle série d’assassinats vise des Européens (ciblés : des policiers connus comme tortionnaires), faisant 3 morts et de nombreux blessés[11]. En mai, on relève 26 victimes civiles européennes à Alger[12]. Il s’agit d’attentats individuels, à l’arme blanche ou à l’arme à feu. La France s’estime en droit, en devoir, de réagir.

 

C’est le 5 juin 1956 que se tient la réunion du Conseil supérieur de la Magistrature qui va déclencher le processus classique répression / terrorisme / répression… Ce jour-là, à l’Élysée, sous la présidence de René Coty, une majorité se prononce en faveur de la reprise des exécutions. François Mitterrand, Garde des Sceaux, a pesé en faveur de cette décision[13]

 

Le 16 mai, la guillotine avait été amenée dans la cour centrale de la prison de Barberousse, à Alger. Les autorités sur place n’attendaient plus que l’ordre de reprise des exécutions. Le 19 juin, au petit matin, l’irréparable est commis : dans la cour de la prison Barberousse, à deux pas de la Casbah, Ahmed, ou Hamida, Zahana, dit Zabana, 30 ans, et Abdelkader Ferradj Ben Moussa, 35 ans, sont exécutés – les premiers de la guerre d’Algérie.

 

Les ordres du FLN sont alors explicites : il faut venger ces martyrs par une violence aveugle. D’autres Européens, civils, policiers ou militaires, sont alors abattus (20 actes de ce type durant la seconde quinzaine de juin, 15 autres courant juillet[14]).

 

Dans la nuit du 9 au 10 août, un attentat est commis rue de Thèbes, en pleine Casbah, par une Organisation de la Résistance de l’Afrique française (ORAF), dite également Comité des Quarante, en fait un groupe autoproclamé contre-terroriste, dirigé par André Achiary, l’ancien sous-préfet de Guelma, déjà responsable de massacres en mai 1945[15], devenu attaché au cabinet de Soustelle. Les poseurs de la bombe sont deux activistes, Philippe Castille et Michel Fessoz[16]. Le bilan, dans ce quartier qui connaît une des plus fortes densités urbaines du monde, est effroyable : les pompiers français évoquèrent une quinzaine de cadavres, Germaine Tillion 53[17], le FLN 73 ; il y eut plusieurs dizaines, peut-être plusieurs centaines de blessés, parmi les éléments les plus démunis de la population algéroise.  

 

« Jusqu'au massacre de la rue de Thèbes, nous ne faisions des attentats à Alger qu'en réponse à des arrestations massives ou à des exécutions. Mais là, nous n'avions plus le choix : fous de rage, les habitants de la Casbah ont commencé à marcher sur la ville européenne pour venger leurs morts. J'ai eu beaucoup de mal à les arrêter, en les haranguant depuis les terrasses, pour éviter un bain de sang. Je leur ai promis que le FLN les vengerait. »

 

Yacef Saadi, Témoignage, 2004[18]

 

C’est le 20 août (soit deux mois après les exécutions capitales de Barberousse), lors du Congrès de la Soummam, que la direction du FLN prend la décision de franchir un pas dans le terrorisme urbain, en l’encadrant[19]. Le responsable FLN de la ville d’Alger, Yacef Saadi, commence alors à former des équipes. Pour déjouer la surveillance, de jeunes femmes, habillées à l’européenne, Djamila Bouhired, Samia Lakhadi et Zohra Dif, sont chargées de poser les engins.

 

Le 30 septembre, deux bombes, déposées en des lieux fréquentés uniquement par des jeunes Européens, le Milk-Bar et la Cafétéria, font 8 morts et des dizaines de blessés. D’autres attentats ont lieu dans les jours suivants. Un climat de crainte permanente s’instaure.

 

L’assassinat du président des Maires d’Algérie, Amédée Froger (28 décembre), puis ses obsèques (30 décembre), qui donnent lieu à des ratonnades[20] meurtrières, achèvent cette terrible année 1956.

 

Au sein de la population européenne d’Algérie, l’émotion est intense. Les plus résolus dénoncent le laxisme des autorités, exigent une politique de répression. Ils auront  satisfaction.

 

La Bataille elle-même

 

En mars 1956, l’Assemblée avait accordé au gouvernement des pouvoirs spéciaux[21], offrant ainsi un cadre juridique à toutes les capitulations. La remise de plein gré de tous les pouvoirs à des militaires par l’autorité civile est sans doute un acte unique dans l’histoire française. C’est pourtant ce que firent le gouvernement et, à sa suite, les responsables civils en Algérie.

 

C’est le 4 janvier – pratiquement le premier anniversaire de l’avènement du gouvernement de Front républicain –, à l’hôtel Matignon, que le pas est franchi. Sous la présidence de Guy Mollet, les ministres Christian Pineau (Affaires étrangères), Paul Ramadier (Finances), Robert Lacoste (Algérie), Maurice Bourgès-Maunoury (Défense) et Max Lejeune (secrétaire d’État à la Défense) décident de confier la ville d’Alger au général Massu et à ses parachutistes.

 

Le 4 est un vendredi. Durant le week-end, Lacoste refranchit la Méditerranée, puis met au point les derniers détails. Le lundi 7, au matin, le préfet Serge Barret, signe une délégation au général Massu[22].

 

« Article 1er. L’ensemble des pouvoirs de police, normalement dévolus à l’autorité civile, sont dévolus à l’autorité militaire.

 

Article 2. Le général Massu est chargé de l’exécution du présent arrêté. »

 

L’armée a donc désormais tous les pouvoirs, en particulier ceux de police.

 

La première initiative prise par l’armée est de faire défiler les paras, dans un ordre impeccable, sur le front de mer. Bigeard est en tête. Yacef Saadi, noyé dans la foule des musulmans qui observent, est impressionné[23]. Dans la journée a lieu la première descente. Le même jour, le plus grand tirage de la presse française titre en Une :

 

« Alger (quartier arabe) : 10.000 paras ont fouillé la Casbah, sous la direction du général Massu. »

 

France-Soir,  7 janvier 1957

 

C’est immédiatement une violence à l’état brut qui est appliquée. Sur le terrain, c’est le colonel Bigeard[24] qui mène l’action, avec des méthodes éprouvées : quadrillages, investissements de maisons, arrestations massives, arbitraires (et parfois au hasard), emprisonnements et tortures.

 

L’homme ne s’en est d’ailleurs jamais caché, même s’il a nié avoir personnellement pratiqué cette torture. Pour qui sait lire à mi-mot sa prose, la vérité est bien dite :

 

« Comme dans le maquis, les fells sont organisés. C’est cette structure qu’il faut découvrir. Comme toujours, les renseignements sont indispensables. »

 

Général Bigeard, De la brousse à la jungle, 1994[25]

 

Or, comment obtenir ces renseignements ?

 

Paul Teitgen , alors secrétaire général de la Préfecture d’Alger, expliquait :

 

« Lâcher une poignée de parachutistes… quinze-cents parachutistes dans un quartier d’Alger… arrêter n’importe qui, n’importe quoi, à n’importe quelle heure, n’importe comment… sans aucun contrôle de personne… ça ne pouvait pas ne pas donner des “bavures“, comme disait Massu – c’est lui, le terme “bavures“ – “bavures“ graves… » 

 

Paul Teitgen, Témoignage, 1991[26]

 

On peut dire que c’est à l’occasion de la bataille d’Alger que la torture, déjà massivement pratiquée dans les campagnes, s’est généralisée à toute l’Algérie. Jacques Duquesne, envoyé spécial de La Croix à l’automne 1957, raconte cette anecdote. Il est reçu par Me Popie, ancien dirigeant des mouvements de jeunesse catholiques, un des derniers Français libéraux d’Alger (il sera ensuite assassiné par l’OAS) :

 

« Il me parla de la torture. Je pratiquais le doute, systématique. C'était mon devoir de ne rien croire qui ne fût vérifié. Il me tendit l'écouteur de son téléphone: “Vous allez entendre“. Il appela le colonel Trinquier, qui commandait alors le DPU (dispositif de protection urbaine), l'obtint assez vite. “Mon colonel, je vous remercie. J'ai vu mon client, Mohammed X, et il n'a pas été torturé par vos services“. Réponse du colonel (que je résume) : “C'est normal, cher Maître, puisque vous étiez intervenu“. »

 

Jacques Duquesne conclut :

 

« La torture était de règle; la non-torture, l'exception. »

 

Jacques Duquesne, L’Express, 30 novembre 2000[27]

 

Le 8, la Casbah est entourée d’une barrière de protection, avec fils de fer barbelés, filtrages, contrôles. Dans la nuit du 14 au 15, une immense rafle a lieu dans la vieille ville. Ce ne sera pas la dernière.

 

Pourtant, le terrorisme frappe encore (bombes à l’Otomatic et au Coq hardi, 26 janvier, 4 morts ; bombes dans les stades algérois, 10 février, 8 morts).

 

Il y a un répit de quelques mois. La disproportion des forces est éclatante. Les réseaux FLN sont sur la défensive[28]. Les hommes politiques et la presse favorables à la guerre, en France et en Algérie, crient victoire.

 

Mais les attentats reprennent. En mai, ce sont des parachutistes isolés qui sont assassinés en pleine rue. Surtout, l’attentat de la Corniche, le 9 juin 1957, qui fait 8 morts et 92 blessés, dont une dizaine de mutilés, dans la population européenne, relance la tension. Le 11, lors des obsèques, de véritables chasses à l’homme ont lieu. Cinq Musulmans sont lynchés.

 

Les Français doivent se rendre à l’évidence. Seule une première phase de la Bataille d’Alger a été gagnée.  

 

Une seconde phase

 

En juillet, Massu rappelle Bigeard, qui avait quitté Alger en mars. Avec le colonel Godard, ils (re)prennent le commandement des opérations de terrain. Les ratissages dans la Casbah recommencent.  

 

C’est à cette occasion qu’une expression fit son apparition : les crevettes Bigeard. Témoignage de Paul Teitgen : 

 

« Bigeard, le courageux Bigeard, arrêtait les bonshommes – les questions de la torture, je n’en parle pas pour le moment – il leur mettait les pieds dans une cuvette, il remplissait de ciment… et puis c’est tout… les pieds étaient pris, on mettait le gars dans un hélicoptère, on les lâchait en pleine mer… la mer les renvoyait… ce que les gens d’Alger appelaient les “crevettes Bigeard“, les “crevettes“ !  C’est vous dire l’atmosphère dans laquelle on vivait. »

 

Paul Teitgen, Témoignage, 1991[29]

 

Outre ces exécutions particulièrement cyniques, d’autres, plus classiques, furent effectuées. Paul Teitgen affirma que, sur les 24.000 assignations à résidence qu’il avait signées, 3.024 avaient disparu. Or, le chiffre de militants clandestins du FLN à Alger, oscille, selon les études, entre 1.500 et 5.000…

 

On sait que c’est pour protester contre ces pratiques que Paul Teitgen démissionna, non sans avoir utilisé l’expression « crimes de guerre » comparables aux sévices qu’il avait lui même supportés de la part de la Gestapo[30].

 

Ces méthodes radicales permirent une victoire militaire. Le 24 septembre, Yacef Saadi, chef algérois du FLN, est capturé. Le 8 octobre, le dernier cadre, Ammar Ali, dit Ali-la-Pointe, est cerné. Avec Hassiba ben Bouali, Mahmoud Bouamidi et Yacef Omar, jeune garçon appelé Petit Omar, ils refusent de se rendre. Leur cache est totalement détruite par des explosifs.

 

L’historiographie date habituellement de ce 8 octobre, après donc dix mois de combat inégal, la fin de cette Bataille d’Alger.  

 

Au terme des événements, l’organisation du FLN était décapitée, durablement affaiblie, ses derniers activistes recherchés, traqués.

 

Quel bilan ?

 

Dix ans plus tard, Robert Lacoste rappelait avec une certaine fierté ce bilan : 

 

« D’accord avec le général en chef qui était le général Salan, le maintien de l’ordre dans le grand Alger, une agglomération de sept cent mille habitants, a été confié à Massu et à sa division. Ils ont travaillé avec beaucoup de détermination et de célérité. Et au bout de peu de temps le seul régiment de Bigeard revenait avec 87 bombes de toutes dimensions et souvent puissantes. Imaginez que ces 87 bombes n’aient jamais été récupérées ! Elles auraient éclaté partout, probablement dans un délai assez court et dans les quartiers les plus sensibles. Les sept cent mille personnes de cette immense agglomération auraient été secouées dans tous les sens ! Nous aurions eu des collisions sanglantes entre les communautés. Nous aurions eu un fleuve de sang et sûrement des incendies monstrueux. La présence de la France et tout son acquis auraient disparu dans cette tourmente. »

 

Robert Lacoste, Témoignage, 1967[31]

 

Même argumentation chez Massu : les quelques excès de mes troupes ont évité un bain de sang généralisé, affirmait-il toujours, dans La vraie bataille d’Alger, en 1971.

 

Mais, justement, la publication de ce livre entraîna une nouvelle escalade de polémiques. Le général de Bollardière, qui représentait pour beaucoup l’anti-Massu, plaça sa réplique sur le terrain de l’humanisme. Mais la plus cinglante réponse fut sans aucun doute celle de Jules Roy, doublement concerné (Pied noir et ancien officier) :   

 

« Le mensonge, c’est vous. Et vous n’avez pas fini de recevoir en plein visage des baquets de sang. »

 

Jules Roy, J’accuse le général Massu, 1972[32]

 

En fait, les deux parties avaient, chacune dans sa logique, raison. Militairement, on pouvait, certes, parler de victoire, au moins provisoire, mais d’une victoire à la Pyrrhus[33].

 

Car, humainement, à quel prix ? Au delà de la polémique sur les chiffres de morts ou disparus[34] (3.024 selon Paul Teitgen[35], 300 selon Massu[36]), des dizaines de milliers d’Algérois, c’est-à-dire un nombre bien plus important que celui des vrais militants, furent raflés, emprisonnés, beaucoup torturés, certains assassinés. Il y eut, toujours d’après Teitgen, 24.000 assignations à résidence. La grande majorité – sans doute la quasi totalité – de ces personnes arrêtées venaient de la Casbah. Or, celle-ci compte, en 1957, 74.000 habitants. Si l’on élimine les enfants (la population est d’une extrême jeunesse), on peut donc considérer, sans risque de se tromper, qu’un adulte sur deux a été arrêté lors de cette période. Aucune famille ne fut épargnée. Comment des haines farouches – et définitives – pouvaient-elles ne pas naître ?

 

Drame humain, la Bataille d’Alger fut également une catastrophe politique pour l’autorité civile et la hiérarchie militaire qui l’avaient initiée : si, comme l’ont maintes fois dit et écrit les théoriciens de la guerre révolutionnaire, l’enjeu était le contrôle de la population, la France a perdu cette bataille-là – la plus importante – et définitivement, au cours du premier semestre 1957.

 

Dès le premier jour de l’application de ces méthodes, un commissaire de police pied-noir, incorporé de son plein gré dans le corps des officiers paras, avait démissionné : en passant tout le monde « à la moulinette » sans autre forme de procès, avait-il déploré, nous allons jeter une grande partie de la population dans les bras du FLN[37]. Ce qui fut fait.

 

Le fossé entre la population algéroise – et, au-delà, algérienne – et la France officielle était devenu infranchissable. Le FLN, décapité – pour combien de temps ? – militairement, n’avait pas été politiquement affaibli. Il avait au contraire l’écoute d’un nombre plus grand d’Algériens, même modérés, dégoûtés par la conduite de l’armée française.

 

Il faut y ajouter une dimension qui devait s’avérer catastrophique les années suivantes : en livrant les clés de la solution à l’armée – tout en refusant de sa salir les mains – le pouvoir politique avait créé un précédent d’une rare dangerosité : en 1958, puis en 1961, les officiers les plus Algérie française s’en souvinrent…

 



[1] Alger, Ed. Baconnier

[2] In Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, Paris, La Découverte, Coll. Cahiers Libres, 2004

[3] O.c.

[4] O.c.

[5] O.c.

[6] Voir l’entrée Tomates (Journée des ---, 1956)

[7] Et non résident. Par cette subtilité, les politiques avaient voulu souligner que Lacoste resterait en permanence en Algérie durant son mandat.

[8] L’Écho d’Alger, 22 février

[9] Selon Guy Pervillé (Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Ed. A & J. Picard, Coll. Signes du temps, 2002), ce tract est rédigé par Abane Ramdane. L’auteur commet cependant une légère erreur en le datant du 26 février.

[10] « Un tract des maquis algériens », L’Express, 24 février

[11] Le Journal d’Alger, 29 avril

[12] Guy Pervillé, o.c.

[13] François Malye & Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 2010

[14] Yacef Saadi, o.c. 

[15] Les coupables, connus des autorités – et d’ailleurs d’une partie des Européens d’Alger – ne seront jamais inquiétés

[16] Ces mêmes hommes seront les auteurs de l’attentat au bazooka contre le général Salan, le 16 janvier 1957

[17] Les ennemis complémentaires, Paris, Éd. de Minuit, 1960

[18] In Marie-Monique Robin, o.c.

[19] Gilbert Meynier, o.c.

[20] Voir cette entrée

[21] On sait que le vote favorable des députés communistes est aujourd’hui encore l’objet d’une intense polémique

[22] Le Monde, 9 janvier

[23] Renaud de Rochebrune & Benjamin Stora, La guerre d’Algérie vue par les Algériens, Vol. I, Des origines à la bataille d’Alger, Paris, Denoël, 2011

[24] Bigeard fera deux séjours à Alger durant cette année 1957 : de janvier à mars, puis de juillet à septembre (De la brousse à la jungle, Paris, Hachette / Carrère, 1994)

[25] O.c.

[26] Télévision, émission « Témoignages sur la “bataille d’Alger“ et la torture », 30 septembre ; Site Internet INA.fr (le langage parlé de l’interview a été respecté)

[27] « Torture : le témoignage inédit de Jacques Duquesne »

[28] Renaud de Rochebrune & Benjamin Stora, o.c.

[29] Témoignage cité

[30] Lettre à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie, 29 mars 1957, rendue publique pour la première fois par Le Monde, 1 er octobre 1960

[31] In Roger Stéphane & Roland Darbois, Mémoires de notre temps, Paris, Calmann-Lévy, 1967

[32] Paris, Éd. du Seuil, 1972

[33] Matthew Connelly, L’arme secrète du FLN. Comment de Gaulle a perdu la guerre d’Algérie, Paris, Payot & Rivages, 2011

[34] Guy Pervillé, « À propos des 3.024 disparus de la bataille d’Alger : réalité ou mythe ? », Site Internet Guy Pervillé, 22 avril 2008

[35] Témoignage cité

[36] O.c.

[37] Cité par Jacques Delarue, « La police en paravent et en rempart », in Jean-Pierre Rioux (dir.), La guerre d’Algérie et les Français, Colloque IHTP / CNRS, 15 au 17 décembre 1988, Paris, Éd. Fayard, 1990

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