Dien Bien Phu

Par Alain Ruscio, le 29 avril 2014Lire la suite

Dien Bien Phu morne cuvette. Dans l’imaginaire de bien des Français, la défaite tonkinoise a rejoint celles d’Alésia, de Bouvines ou de Waterloo. Avec, en plus, une dimension culpabilisante : Que diable allait f… l’armée française dans cette galère, à l’autre bout du monde ?

1953. La guerre d’Indochine dure depuis sept années. Le corps expéditionnaire français s’y est progressivement enlisé. Son adversaire, l’armée populaire, que les Français appellent le plus souvent Viet Minh, voire Viets, d’abord en difficulté, a repris l’initiative sur tous les fronts. En mai, le gouvernement français a nommé un nouveau commandant en chef – le septième ? le huitième ? on ne comple plus – un nouvel homme miracle, le général Navarre.

Celui-ci décide d’inverser la tendance par une initiative spectaculaire. C’est donc l’armée française qui a cholisi le terrain. Ce sera à Dien Bien Phu.

Seuls les spécialistes de l’Indochine connaissaient ce petit village du pays thai, au nord du Vietnam, avant le parachutage, le 21 novembre 1953, de milliers de soldats du Corps expéditionnaire. L’ambition du commandant en chef, est simple : il s’agit de « barrer la route » du Laos et de « casser du Viet » (l’expression court dans la presse pro-guerre). Pour ce faire, il édifie un camp impressionnant, sans doute le plus puissant de l’après Seconde guerre mondiale, autour de points d’appui, amoureusement baptisés de noms de femmes (Anne-Marie, Béatrice, Dominique…). Y affluent les meilleurs soldats français d’Indo, dont le célèbre Bigeard. Le camp est placé sous le commandemant du colonel de Castries, un cavalier, qui sera fait général pendant la bataille.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de critiquer cette initiative. C’est oublier un peu vite que la quasi-totalité des militaires et des politiques français l’approuvèrent. « Le Commandement français est sûr d'infliger une sévère défaite au Viet Minh à Dien Bien Phu. Nous nous attendons à des combats durs et longs. Nous gagnerons » dit ainsi le général Cogny, adjoint de Navarre (Le Figaro, 13 janvier 1954).

Mais, face à l’armée française, il y a un tandem d’exception : Ho Chi Minh et Vo Nguyen Giap. Ho le politique et Giap le militaire. Ho le réservé et Giap l’impétueux. Surtout, il y a une majorité de la population, tous les témoignages d’époque en attestent. Pour l’indépendance, certes, pas pour le communisme. Mais une majorité.

Et une vraie armée. Ce ne sont plus des va-nu-pieds, comme au début de la guerre, que les Français affrontent, mais des soldats aguerris, entraînés, équipés, en grande partie par la Chine populaire – il est vrai que l’armée française, elle, est équipée à 75 % par les Américains…

La bataille ne s’engage véritablement qu’en mars 1954. Navarre a choisi le lieu, Giap choisit le moment. Navarre a édifié son camp au centre d’une cuvette, Giap a massé ses troupes sur les bords. C’est de bonne guerre.

Dès le premier assaut Viet Minh, c’est la stupéfaction. Deux des points d’appui réputés imprenables sont enlevés sans coup férir. Puis, c’est la piste d’aviation, intensément bombardée, qui devient inutilisable. De piège à Viets, la cuvette se transforme jour après jour en piège à Français. Rien n’y fait. Ni l’héroïsme indéniable des soldats du Corps expéditionnaire, ni les plans un peu fous de sortie en masse, ni les bombardements aériens (souvent au napalm) des lignes Viet Minh. C’est à un véritable Verdun de la jungle, Verdun tropical, Verdun tonkinois (toutes expressions empruntées à la presse de l’époque) que l’on a affaire. Oui, mais un Verdun sans la voie sacrée, un corps sans poumon, destiné à mourir.

C’est chose faite, le 7 mai. Dialogue par téléphone entre les généraux Cogny, à Hanoi, et de Castries, à Dien Bien Phu :

« Mon général, situation grave, combats confus partout. Je sens que la fin approche. Nous nous battrons jusqu'au bout. Bien compris, bien compris, vous lutterez jusqu'au bout. Pas question de hisser le drapeau blanc, n'est-ce pas ? Non, nous détruirons les canons, le matériel et les postes de radio-télèphone. Merci ! Nous nous battrons jusqu'au bout. Au revoir, mon général. Vive Ia France ! »

Mais l’émotion n’empêche pas de réfléchir. A qui, à quoi a servi cette guerre, dont cette ultime bataille ?

La vérité est que l’affrontement d’Indochine n’a jamais été vécue par la nation française comme sa guerre. L’opinion, travaillée par un PC alors très actif, a même franchement condamné, et de plus en plus, cet engagement. Et les gouvernements successifs, dirigés par le MRP, le centre, le Parti socialiste, n’ont pas su, voulu ou pu donner à cette guerre une dimension nationale. L’anticommunisme en fut le seul aliment.

Les héros de Dien Bien Phu sont morts ou sont revenus traumatisés parce que les politiques n’avaient pas compris que l’ère des décolonisations était commencée, que le sentiment national – vietnamien mais, au-delà, de tous les peuples encore dominés – était devenu une force irrésistible qu’aucune armée ne pouvait briser.

Les colonisés, eux, ne s’y sont pas trompés. Divers témoignages attestent qu’à Alger, à Rabat, en AOF et AEF, dans les quartiers populaires, la joie éclata. A la conférence de Bandoeng, en 1955, les chefs de la délégation vietnamienne furent accueillis en héros. Plus tard, Ferhat Abbas, devenu premier chef de l’Etat algérien indépendant, sut trouver les mots justes : « Cette bataille reste un symbole. Elle est le “Valmy“ des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme asiatique et africain face à l’homme de l’Europe (Ferhat Abbas, La nuit coloniale, 1962).

Un peu plus tôt, un homme politique français avait, lui aussi, écrit un livre évoquant la bataille du Tonkin. Et avait trouvé une jolie formule : « La politique de force alla jusqu’à son terme en Indochine : ce terme s’appelle Dien Bien Phu ». Il s’appelait François Mitterrand (Présence française et abandon, 1957).

Que n’avait-il eu cette sagesse, au lendemain de l’insurrection algérienne, lorsqu’il déclarait : « La seule négociation, c’est la guerre » ? Il aurait évité à la France, non certes un nouveau Dien Bien Phu (il n’y en eut pas en Algérie), mais un nouveau rendez-vous manqué avec l’Histoire en train de se faire.

Sur Alain Finkielkraut

Par Alain Ruscio, le 29 avril 2014Lire la suite

Contribution à l’édition future des œuvres complètes d’Alain Finkielkraut, membre de l’Académie française(1)



Je ne croyais pas que cela fût possible (toujours commencer par un imparfait du subjonctif, quand il s’agit de l’Académie française). J’étais naïf : cette France rance, ce pays qui marine dans l’affront national, est désormais capable de tout. Alain Finkielkraut va donc venir s’asseoir dans un des fauteuils qui recueillit les postérieurs du monarchiste Charles Maurras, condamné à la libération à la dégradation nationale, de Philippe Pétain, de Louis Bertrand, qui naguère voulait « former un seul bloc » des Européens d’Algérie et « les lancer contre l’ennemi commun, le musulman qu’on a eu la sottise de laisser vivre, alors qu’il fallait l’exterminer sans pitié »(2), du maréchal Juin, ennemi intransigeant de l’indépendance du Maroc, de Michel Debré, qui resta « Algérie française » au-delà du raisonnable (gaulliste)… Tiens, en lisant la liste des « ex », on apprend que Finkielkraut va occuper le fauteuil 21, détenu naguère par le duc d’Aumale, qui s’illustra par la prise de la smala d’Abd el Kader, où il y avait d’ailleurs plus de femmes et d’enfants que de farouches guerriers. La boucle (coloniale) est bouclée.

Donc, Finkielkraut est philosophe. Passons. Mais il est aussi, surtout, homme d’écrans. Au pluriel. Comment échapper à son visage, ravagé par le mal-être, par les tourments de celui qui annonce l’arrivée imminente des hordes ? Pis : qui fait front alors que lesdites hordes « sont entrées dans Paris ». Depuis maintenant trois décennies, il tire la couverture médiatique à lui. Inlassablement, même si la concurrence est rude. Il s’est souvent aventuré sur le terrain du commentaire du présent immédiat. Et il n’a jamais varié dans sa dénonciation du « fanatisme islamique », principal danger qui à ses yeux menace le monde.

Lors de l’affaire dite « des foulards islamiques », en 1989, il fut un des premiers à relier le phénomène à l’apparition du communautarisme : « Nous ne savons plus faire la différence entre les droits de l’homme et les droits des tribus ». Oui, il a écrit « tribus », comme naguère une pléiade de missionnaires ou d’explorateurs fourriers des conquêtes coloniales. « À qui profite cette confusion ? poursuit-il, Au Front national, bien sûr, à ceux qui, affirmant comme leurs adversaires que l’Autre c’est l’Autre, et que nous c’est nous, en concluent avec plus de logique que l’Autre n’a rien à faire chez nous »(3). Il fut d’ailleurs, avec Régis Debray, Elisabeth Badinter et Elisabeth de Fontenay, l’initiateur d’un appel célèbre, « Profs, ne capitulons pas »(4). Un mois plus tard eut lieu, à la Mutualité, à Paris, un meeting « pour la défense de la laïcité ». Alain Finkielkraut y compara l’affaire en cours à celle de la défense du capitaine Dreyfus : « amais l’expression “ennemi intime“ n’a été aussi justifiée qu’aujourd’hui »(5). « Ennemi » ! Le philosophe ne travaillait pas – ne travaille pas – ses concepts dans la nuance.

Finkielkraut vécut douloureusement la tragédie du 11 septembre 2001. Il fut de ceux qui réfutèrent toute tentative d’explication autre que celle de la haine irraisonnée de l’Occident, fruit d’une folie religieuse : « Les commanditaires des pieux carnages du 11 septembre et leurs admirateurs n'ont aucunement le souci de remédier à la misère du monde ou de sauvegarder la planète : le réchauffement climatique est le cadet de leurs soucis. Ils haïssent l'Occident non pour ce qu'il a de haïssable ou de navrant, mais pour ce qu'il a d'aimable et même pour ce qu'il a de meilleur : la civilisation des hommes par les femmes et le lien avec Israël. C'est le destin claquemuré qu'ils font subir aux femmes, le mépris où ils les tiennent et le désert masculin de leur vie qui rend fous les fous de Dieu : fous de violence, fous de hargne et de ressentiment contre le commerce européen des sexes, contre l'égalité, contre la séduction, contre la conversation galante ; fous, enfin, du désir frénétique de quitter la terre pour jouir de l'éternité dans les jardins du Paradis où les attendent et les appellent des jeunes filles “parées de leurs plus beaux atours“  »(6).

Avec les années, le philosophe se radicalisa encore. Une interview accordée au quotidien israélien Haaretz, reprise les jours suivants par la presse française, fit beaucoup de bruit(7). Il y dénonçait pêle-mêle la repentance, rampante ou revendiquée, de beaucoup de ses concitoyens : « On change l’enseignement de l’histoire coloniale et de l’esclavage. Désormais, on enseigne qu’ils furent uniquement négatifs, et non que le projet colonial entendait éduquer et amener la culture aux sauvages » (« sauvages » : voir l’usage complémentaire du mot « tribus », cité supra). Au cours de la même interview, il s’exprima naturellement sur la « crise des banlieues », qui battait alors son plein : « On voudrait réduire les émeutes des banlieues à leur dimension sociale, y voir une révolte de jeunes contre la discrimination et le chômage. Le problème est que la plupart sont noirs ou arabes, avec une identité musulmane (…). Il est clair que nous avons affaire à une révolte à caractère ethnico-religieux ». Puis : « Le problème est qu’il faut qu’ils se considèrent eux-mêmes comme Français. Si les immigrants disent : “les Français“ quand ils parlent des blancs, alors on est perdus. Si leur identité se trouve ailleurs et ils sont en France par intérêt alors on est perdus (…). C’est effectivement un grand problème : nous vivons dans une société post nationale dans laquelle pour tout le monde l’État n’est qu’une question d’intérêt, une grande compagnie d’assurance, il s’agit là d’une évolution très grave. Mais s’ils ont une carte d’identité française, ils sont Français et, s’ils n’en ont pas, ils ont le droit de s’en aller. Ils disent : “Je ne suis pas Français, je vis en France, et en plus ma situation économique est difficile“. Personne ne les retient de force ici, et c’est précisément là que se trouve le début du mensonge. Parce que s’ils étaient victimes de l’exclusion et de la pauvreté, ils iraient ailleurs. Mais ils savent très bien que partout ailleurs, et en particulier dans les pays d’où ils viennent, leur situation serait encore plus difficile pour tout ce qui concerne leurs droits et leurs chances ». Est-il possible qu’un intellectuel, qui connaît le pouvoir des mots, ne se soit pas rendu compte de l’énormité de ces propos ? Car Finkielkraut parle comme un hobereau s’apprêtant à chasser des manants qui auraient dégradé ses biens : « ici » (= en France = chez moi), ils doivent bien se comporter, sinon on va les renvoyer « dans les pays d’où ils viennent » (= en Afrique = chez eux).

De moins en moins heureux, il stigmatisa également… l’équipe de France de football : « On nous dit que l’équipe de France est admirée parce qu’elle est black-blanc-beur (…). En fait, aujourd’hui, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l’Europe ». Lorsque cette interview fut connue en France, elle fit grand bruit. L’auteur s’en prit au journaliste qui l’avait interviewé, expliquant par exemple que l’usage du mot « sauvages » était ironique, mais que la transcription écrite avait fait disparaître les guillemets, puis aux traducteurs, contestant la version du Monde. Face à la réprobation générale, il présenta néanmoins des excuses(8). Mais il ne varia pas sur le fond. Aux journalistes du Monde, Sylvie Kauffmann et Sylvain Cypel, qui lui proposent par exemple de s’expliquer sur l’expression « jeunes de banlieue », il répond : « Disons les choses clairement : des Français de souche ont aussi participé aux émeutes, mais le gros était constitué de jeunes d’origine africaine et nord-africaine. Toute généralisation est abusive. Le racisme, c’est la généralisation. Mais maintenant, l’antiracisme risque de devenir une prophétie autoréalisatrice »(9). Oui, ce monsieur, cet Académicien désormais, a bien employé la honteuse expression gobinienne (du nom du comte de Gobineau, grand ancêtre du racisme à la française) de « Français de souche ». Pour revenir à sa réfutation de toute tentative d’explication de la crise par des causes sociales : « Il n’y a pas de lien de cause à effet entre l’aggravation des inégalités, la tristesse des banlieues, le chômage, la pauvreté, la précarité... et des actes pareils »(10). Bis repetita dans Le Figaro : « Si ces territoires étaient laissés à l’abandon, il n’y aurait ni autobus, ni crèches, ni écoles, ni gymnases à brûler». Il y dénonce également la perte de repères, particulièrement marquée par une langue nouvelle, le « parler banlieue » : « La langue française doit reconquérir le parler banlieue, ce sabir simpliste, hargneux, pathétiquement hostile à la beauté et à la nuance »(11). On l’a déjà souligné : Finkielkraut connaît les mots qu’il emploie, c’est même quasiment son métier. Aussi ce surgissement dans sa bouche de « sabir », précisément le nom qu’avaient donné les conquérants, au temps des colonies, au mauvais français des indigènes d’Algérie, est-il particulièrement mal venu.

Mai, heureusement, pour lui, il n’y a pas de racisme en France ou, s’il existe, il n’est pas du côté des « Français de souche » : « L’exécration de la France est à l’ordre du jour dans un nombre non négligeable des nouvelles populations françaises. Il faut vivre à l’abri du réel pour considérer que cette francophobie militante est la réponse à un prétendu racisme »(12).

Interrogé sur les propos recueillis par Haaretz, Daniel Lindenberg, dénonciateur depuis longtemps des « nouveaux réactionnaires »(13) – parmi lesquels il classait à un rang honorable Finkielkraut – estima que le philosophe avait franchi un pas supplémentaire, qu’il s’érigeait désormais en porte-parole de la communauté des Français-qui-se-croient-de-souche : « Le curseur s’est déplacé à droite partout (…). Maintenant, en France, on a Dieudonné d’un côté et Finkielkraut de l’autre. Ces gens sont en train de dresser les communautés les unes contre les autres. Pis : ils sont en train de les créer »(14).

Honneur aux 12 Académiciens qui ont refusé ce nouveau déshonneur.



(1) Texte repris en partie de Alain Ruscio, Y’a bon les Colonies ? La France sarkozyste face à l’histoire coloniale, à l’identité nationale et à l’immigration, Paris, Éd. Le Temps des Cerises, 2011
(2) La Cina, Paris, Ollendorf, 1901
(3) Le Monde, 25 octobre 1989
(4) Le Nouvel Observateur, 2 novembre 1989
(5) Mutualité, 28 novembre 1989, Le Monde, 30 novembre
(6) Le Monde, 8 octobre 2001
(7) Haaretz, 18 novembre 2005, repris par Le Monde, 24 novembre
(8) Europe n° 1, 25 novembre 2005
(9) Le Monde, 27 novembre 2005
(10) Radio de la Communauté juive (RCJ), 6 novembre 2005 ; cité par Henri Maler, Site Internet ACRIMED, 23 novembre
(11) 15 novembre 2005
(12) Le Nouvel Observateur, 17 décembre 2009 (face-à-face avec Alain Badiou)
(13) Le rappel à l’Ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Ed. du Seuil, Coll. La République des idées, 2002
(14) Le Nouvel Observateur, 1 er décembre 2005

Un enfant de l’Oncle Ho

Par Alain Ruscio, le 05 octobre 2013Lire la suite

Si l’on devait résumer d’une formule la vie et la personnalité de Vo Nguyen Giap, celui qu’Ho Chi Minh considérait comme un de ses « fils préférés », avec Pham Van Dong, on pourrait, on devrait dire : cet homme a toujours eu un mal fou à dire « je ». Il riait lui-même beaucoup des formules lues sous la plume d’observateurs occidentaux, du type « Le vainqueur de Dien Bien Phu », « L’ennemi le plus redoutable des Français, puis des Américains ». Giap n’aimait pas personnaliser les événements, comme toujours les Vietnamiens, comme souvent les communistes. Ce n’était pas de la fausse modestie : quand il affirmait que « c’étaient les masses » qui « faisaient l’histoire », il croyait ce qu’il disait. Précisons pourtant : il ne fut pas « le père  de l’armée populaire vietnamienne » ? il ne fut pas « le vainqueur de Dien Bien Phu » ? il ne fut pas « le stratège de la guerre contre les Etats-Unis » ? Certes, si on prend à la lettre ces formules réductrices. Mais il y fut bien pour quelque chose… En bon marxiste, Giap aurait dû reconnaître que les grands bouleversements de l’histoire du monde naissent de la rencontre entre des « éléments objectifs » et la capacité de grands hommes d’exploiter des situations. Mais, décidément, sa modestie et, je dirais, son « hochiminisme » l’en empêchaient.

J’ai eu l’insigne honneur de le rencontrer dix, vingt, trente fois, rencontres échelonnées sur une trentaine d’années et de devenir, j’ose dire, un proche. La première fois, c’était en mars 1979, à Hanoi. Le Vietnam traversait alors l’un des pires moments de son histoire. Son économie était vacillante, ses relations internationales disloquées (blocus américain, hostilité allant jusqu’à la guerre avec la Chine et les Khmers rouges), la France giscardienne n’était pas la dernière à vitupérer son ancienne colonie, le Vietnam se retrouvait dans un tête-à-tête, qu’il aurait probablement préféré éviter, avec l’URSS et le Comecon – lesquels, affaiblis, entamaient alors leur dernière décennie d’existence. Et cet homme, qui n’avait jamais douté, qui ne doutait pas, transmettait sa confiance.

Vo Nguyen Giap, né le 25 août 1911, aura consacré son siècle d’existence à la défense de deux idéaux : l’indépendance nationale de son peuple et le communisme. Dissocier les deux, tenter de choisir entre le patriote Giap et le « camarade Van » (c’était son nom dans la résistance), comme il est parfois procédé en Occident, paraît un exercice infructueux.

Né au centre du pays, tout près de ce 17ème parallèle qui avait si longtemps, trop longtemps, déchiré son pays, mais aussi dans une région connue pour ses traditions de lutte, il s’est engagé très tôt dans le mouvement national. À quinze ans, il est exclu du lycée de Hué pour participation à une manifestation nationaliste. Vers cette époque, il est déjà en contact avec le Tan Viet, Parti nationaliste aux options nettement progressistes, socialistes. Il y a déjà, alors, des noyaux communistes, qui vont progressivement s’imposer. On peut dire que, dès 1930 et la fondation d’un Parti communiste « Indochinois », le bras de fer est commencé, les deux principaux protagonistes d’une lutte titanesque sont en présence.

Le jeune Vo Nguyen Giap a entendu parler dès sa jeunesse d’un certain Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh, alors éloigné du Vietnam, mais terriblement efficace dans sa lutte au sein de la III è Internationale. Dans le pays, la réputation de ce patriote hors normes grandit. Aussi est-ce tout naturellement qu’avec un autre jeune militant, Pham Van Dong, il prend contact avec ce Nguyen Ai Quoc. Nous sommes en 1940, la guerre vient de prendre une dimension mondiale. C’est ce noyau d’hommes déterminés, appuyé sur une mobilisation populaire croissante, qui va donner naissance au mouvement dit Viet Minh (1941), puis qui va proclamer l’indépendance du pays (1945), enfin entamer une lutte de trente années contre les envahisseurs étrangers, qu’ils aient l’étiquette colonialiste (Français) ou impérialiste (Américains).

Dans sa longue vie, Vo Nguyen Giap n’a pas eu souvent l’occasion de faire des pauses, de prendre le temps de mesurer le chemin parcouru. Et pourtant ! Quelle disproportion apparente entre sa poignée de premiers guérilleros, mal armés, peu formés, et une France colonialiste bien décidée à maintenir à tout prix le joug ! Et, plus tard, contre les USA, quel fossé entre ce qui était toujours présenté comme un « petit peuple » et la formidable armada du complexe militaro-industriel qui déversa une décennie durant, par millions de tonnes, bombes à fragmentation, napalm et dioxine !

Mais le Vietnam a vaincu, même si, hélas, Ho Chi Minh, décédé en 1969, n’a pu voir ce jour. Le 30 avril 1975, l’armée populaire mettait à bas les derniers pans de l’édifice bâti pierre à pierre par les puissances occidentales durant cent vingt années. « Dans la vie d’un peuple, m’a dit Vo Nguyen Giap, il y a parfois des rêves, des rêves tellement beaux que l’on pourrait croire leur réalisation impossible. Eh bien ! En cet instant, nous avons pu réaliser un rêve chéri : voir enfin le pays réunifié et libre. Le pays indépendant, en paix et en marche vers le socialisme. Nous n’avons jamais eu une minute d’émotion comparable à celle-là. Et, tous, nous étions très émus, parce que nous pensions à notre Président Ho Chi Minh ».

Adieu, camarade Van. En pensant à vous, nous aurons toujours en tête, désormais, ces vers de votre grand poète national, Nguyen Trai :

« Notre pays a connu grandeur et décadence
Il n’a jamais manqué d’enfanter des héros
 »

Michèle Tabarot, ou la revanche de l’Algérie française

Par Alain Ruscio, le 23 novembre 2012Lire la suite

Le nom de Michèle Tabarot (1), la nouvelle et sémillante Secrétaire générale de l’UMP, n’est pas encore connu du grand public. Faisons confiance à cette madame Sans-Gêne de la droite désormais copénisée, il le sera bientôt. Ajoutée à mille et un signaux qui nous viennent de ce côté de l’échiquier politique, depuis plusieurs années, sa promotion est un signe du retour en force du vieux parti de la réaction colonialiste.

Pour qui connaît sa biographie, cela n’étonnera personne. Née à Alicante mais, toutes les notices le précisent, « conçue à Oran », elle est la fille de Robert Tabarot, dit “Rocher”, ancien champion d’Afrique du Nord de boxe, un fonceur, un bagarreur, comme cette communauté en a enfantés beaucoup. Oui, mais sa bagarre ne s’est pas limitée aux rings de boxe. Il a été un élément moteur de la fondation, à Oran, de l’OAS. C’est dans cette ville qu’eurent lieu les affrontements les plus terribles entre Français et Algériens, dans les semaines qui précédèrent, puis qui suivirent les accord d’Évian. Après Évian, justement, l’accord FLN-OAS du 17 juin 1962, signé à Alger, n’est absolument pas suivi à Oran. « On ne leur laissera rien », tel est le Credo des pires – car les derniers – extrémistes de l’Algérie française. Du 22 au 26 juin tout brûle à Oran (2).

Après la défaite, Robert Tabarot emmène les siens en Espagne (franquiste, est-il besoin de le rappeler ?). Là, il ouvre une pizzeria, mais consacre l’essentiel de son temps à une association qui cultive pieusement la mémoire Algérie française et organise le soutien matériel aux anciens activistes et terroristes OAS via l’association Solidarité et Union française (3). La communauté pied-noir, très nombreuse, crée même sa propre école privée, la Nouvelle école française d’Alicante (4), où la jeune Michèle commence sa scolarité. Après la loi d’amnistie de 1968, la famille s’installe ensuite en France. Des années plus tard, Michèle Tabarot se souvenait : « À la table familiale, la politique était au centre de toutes les discussions. On parlait, gravement, du destin de la France et des grands sujets de réflexion du moment. C'est cette ambiance, certainement, qui m'a donné le goût de l'engagement » (5). Quand on connaît la haine tenace, lancinante, obsessionnelle dont était l’objet le général de Gaulle dans ces milieux, on imagine dans quel sens.

Nul n’est responsable de son ascendance. Oui mais : toute le carrière politique de Michèle Tabarot se placera par la suite dans cette perspective revancharde. De son père, elle dira : « C’est un homme de contacts qui a passé toute sa vie à rendre beaucoup de services ». Et ajoutera : « Je revendique, j'assume mon héritage familial, c'est mon ADN » (6). Du reste, son père est toujours le patriarche omniprésent auprès d’elle, notamment en période électorale (7).

Dès sa jeunesse, effectivement, elle prend parti. Elle aurait pu rejoindre le Front national, c’eût été cohérent. Mais – conviction ? plan de carrière ? – elle se rallie finalement au Parti Démocratie libérale, dirigé par l’ex-leader d’Occident Alain Madelin. Ce mouvement maigrelet a, au sein de l’UDF, une spécificité : il est la seule composante qui accepte les alliances de fait avec le Front national : lors des élections régionales de 1998, il soutient Jean-Pierre Soisson (Bourgogne), Jacques Blanc (Langedoc-Roussillon), Charles Baur (Picardie), enfin Charles Million (Rhône-Alpes), tous élus avec les voix des élus frontistes. C’est sur cette question – alliance de fait avec le Front national ou pas – que Démocratie libérale, d’ailleurs, rompt avec l’UDF.

Michèle Tabarot vient alors juste de commencer une carrière politique qui la mènera là où on sait. À 21 ans, elle devient adjointe au Maire du Cannet en charge de la Culture (la plus jeune élue alors à ce poste). Vingt années plus tard (2002), elle entre à l’Assemblée nationale, avec l’étiquette UMP.

Comme le hasard fait bien les choses, elle devient, sous le sarkozysme, vice-présidente du groupe de travail parlementaire sur les rapatriés, plaque tournante du lobby nostalgérique depuis des années.

Michèle Tabarot a, comme elle dit en forme d’euphémisme, « le goût de l’engagement ». Un peu plus, même. On peut évoquer, la concernant, une militance jamais démentie en faveur de l’Algérie française.

Aussi, lorsqu’une pétition d’enseignants contre la loi du 23 février 2005, puis la gauche parlementaire (qui se réveille avec quelque retard) demandent l’abrogation de l’article 4 (qui ordonnait aux enseignants d’insister dans leurs cours sur les aspects positifs de la colonisation française, en particulier en Afrique du Nord), Michèle Tabarot s’emporte :
« Je ne peux accepter que cet hommage à la présence française outre-mer soit aujourd’hui attaqué {par} une minorité d’enseignants signataires d’une pétition contre l’article 4 de la loi du 23 février 2005 (…) les mêmes qui nous ont enseigné pendant toutes ces années que les modèles communistes de Moscou, Pékin ou Phnom Penh permettaient à l’être humain de s’épanouir dans une société juste, égalitaire, et dans le respect des droits de l’homme, les mêmes qui, aujourd’hui, désemparés de ne plus pouvoir enseigner leur modèle de démocratie, font quotidiennement à leurs élèves le procès de la colonisation (…). La France coloniale a permis d’éradiquer des épidémies dévastatrices, grâce aux traitements dispensés par les médecins militaires. Les Français d’outre-mer ont permis la fertilisation de terres incultes et marécageuses, la réalisation d’infrastructures que les Algériens utilisent encore aujourd’hui. La France a posé les jalons de la modernité en Algérie, en lui donnant les moyens d’exploiter les richesses naturelles de son sous-sol ». Elle est interrompue par un député socialiste du nom de Manuel Valls : « Voilà le vrai visage de la droite ! » (8).

Alors, qu’on ne lui parle pas, à elle, de repentance. Elle est au premier plan lorsque la frange la plus droitière de l’UMP s’oppose publiquement et frontalement au président Chirac, lequel a eu le culot de vouloir abroger l’article 4, déjà cité. Le 3 février 2006, le très réactionnaire Lionnel Luca (plus tard lui aussi soutien de Copé) organise à Saint-Laurent-du-Var un rassemblement de protestation et d’hommage à « l’œuvre colonisatrice des Français d’outre-mer ». Des milliers de pieds-noirs sont présents, chantant à tue-tête C’est nous les Africains qui leur sert de chant de ralliement depuis la guerre d’Algérie. C’est vers Michèle Tabarot que se tendent d’abord les micros (9) : « Faire repentance de quoi ? D’avoir créé 126 hôpitaux, éradiqué des endémies, fertilisé des terres incultes, d’avoir bâti 23 ports et 4 aéroports ? Pieds noirs et harkis n’ont à faire repentance devant personne » (10).

Voilà la femme qui prend aujourd’hui, sous le contrôle de Jean-François Copé, la direction de l’UMP.

Que pensent, ce matin, M. Tabarot père, sur ses vieux jours, et avec lui les anciens terroristes de l’OAS ? On peut imaginer leur jubilation. La promotion Mme Tabarot fille est un véritable camouflet – un bras d’honneur, pourrait-on écrire, si le geste n’avait été déjà utilisé par un certain Longuet – pour la politique que mena le général de Gaulle, naguère, en Algérie.

L’OAS tient ainsi sa victoire posthume. L’Algérie française revient, par la grande porte, au sein d ‘un parti qui ose encore se prétendre gaulliste. À quel prix, pour la droite ?


1. Information essentiellement basée sur mon ouvrage, Y’a bon les colonies ? La France sarkozyste face à l’histoire coloniale, à l’identité nationale et à l’immigration, Paris, Éd. Le Temps des Cerises, 2011
2. Fouad Soufi , « Ils sont partis ! Oran 1962, le grand départ des Européens », in René Gallissot (éd.), Les Accords d’Evian, en conjoncture et en longue durée, Actes du Colloque, Université Paris VIII, Saint-Denis, les 19, 20 et 21 mars 1992, Paris, Éd. Karthala 1997 ; Site LDH Toulon
3. Anne Dulphy, « Les exilés français en Espagne depuis la Seconde guerre mondiale : des vaincus de la Libération aux combattants d’Algérie française, 1944-1970 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, Vol. 67, 2002
4. Id.
5. Interview accordée à Roger-Louis Bianchini, L’Express, 1 er novembre 2007
6. Citée par Vanessa Schneider Pegomas, Le Monde, 11 octobre 2012
7. Roger-Louis Bianchini, art. cité
8. Assemblée nationale, 29 novembre 2005 ; Site Internet Assemblée-nationale.fr
9. Journal télévisé, FR 3 Côte d’Azur, 3 février 2006, Site Internet Repères méditerranéens, Libération, 4 février
10. Déclaration, Saint-Laurent du Var, 3 février 2006, Libération, 4 février

Bigeard et la bataille d’Alger

Par Alain Ruscio, le 14 janvier 2012Lire la suite

La scène inaugurale du film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, représente un pauvre bougre, totalement détruit, hagard, marqué sur son corps. On comprend très vite qu’il vient d’être torturé, puis qu’il a parlé, sous l’effet de la douleur. Apparaît alors celui qui a ordonné cet acte de barbarie. On apprend qu’il s’appelle le colonel Mathieu. Celui-ci devient ensuite le personnage central de ce film. Mathieu qui défile, fier, à la tête de ses paras, dans les rues d’Alger… Mathieu qui ferraille verbalement, à distance, avec Jean-Paul Sartre… Mathieu qui justifie, aux yeux du monde entier, lors d’une conférence de presse, l’usage de la torture… Mathieu qui exhibe Larbi Ben M’Hidi comme une prise de guerre… En 1966, les spectateurs ne s’y sont pas trompés : Mathieu, c’était Bigeard, bel et bien l’homme de cette Bataille, plus que ses supérieurs, les généraux Massu et Salan.

C’est la raison pour laquelle le Collectif Non à Bigeard aux Invalides avait pris l’initiative de programmer ce film, mercredi 11 janvier 2012 à 20h, au cinéma La Clef (Paris 5e).

Après une courte introduction de Rosa Moussaoui, puis quelques mots de Catherine Coquery Vidrovitch, l’historien Alain Ruscio introduisait le film devant une salle comble. Voici sa présentation.



Une Bataille ?

Mais cette Bataille en fut-elle vraiment une ?

L’historiographie algérienne, ainsi que l’histoire critique française, contestent l’expression : la disproportion des forces était telle que ce terme, qui suppose un affrontement entre deux armées, même de force inégale, est inadapté.

Du côté algérien, il y avait quelques centaines de militants organisés, pas tous armés, loin de là, soutenus par des milliers d’habitants de la Casbah qui adhéraient à la lutte du FLN. Du côté français, près de 5.000 hommes de troupe (dont les 3.200 parachutistes du 11e Choc), 1.100 policiers, 55 gendarmes et 920 CRS, auxquels il faut ajouter les 1.500 hommes des Unités territoriales, véritables formations para-militaires composées de pieds-noirs ultras [1].

D’ailleurs, l’un des principaux acteurs, le général Bigeard, répugne lui-même dans ses Mémoires à l’employer : « En fait, il ne s’agit pas d’une bataille, mais tout simplement et hélas, d’un travail policier (…). Je n’ai pas aimé cette période, nous étions tellement forts face à quelques bombes, quelques armes, quelques tueurs, et pourtant des gosses, de belles jeunes filles, de jeunes garçons innocents mouraient ; d’autres avaient bras et jambes arrachés… » [2].

On gardera cependant l’expression, considérée désormais comme entrée dans le vocabulaire admis.

Ce film a le mérite de montrer que, contrairement à une bonne partie de l’historiographie française, les choses n’ont pas commencé lorsque les paras, sur ordre des autorités politiques, ont investi Alger, dans la première semaine de janvier 1957. Or, cette datation est commode, mais pernicieuse. Comme toujours en Histoire, il faut remonter le temps pour comprendre un fait.

Et, dans le cas de la Bataille d’Alger, il faut rappeler qu’elle se déroula un an, presque jour pour jour, après la victoire aux élections de janvier 1956, d’une coalition dite Front Républicain, et l’avènement d’un gouvernement à direction socialiste (Guy Mollet). Que ce gouvernement, élu sur un programme de paix (mettre fin à une « guerre imbécile et sans issue [3]) fit vite le contraire, capitula d’abord devant les ultras, à Alger, en février (journée dite des tomates), puis demanda et obtint les Pouvoirs spéciaux, votés à la quasi unanimité, communistes compris, en mars. C’est en application – logique – de ces Pouvoirs, et donc en toute légalité, même viciée, que les paras et autres forces de répression ont investi Alger, en janvier 1957.

Les causes immédiates sont à rechercher dans l’escalade, d’abord verbale, puis hélas sanglante, entre autorités françaises et FLN.

À partir du printemps 1956, des assassinats visent des Européens (ciblés : des policiers connus comme tortionnaires). Il s’agit d’attentats individuels, à l’arme blanche ou à l’arme à feu.

  • La France s’estime en droit, en devoir, de réagir.
C’est le 5 juin 1956 que se tient la réunion du Conseil supérieur de la Magistrature qui va déclencher le processus classique répression / terrorisme / répression…. Ce jour-là, à l’Élysée, sous la présidence de René Coty, une majorité se prononce en faveur de la reprise des exécutions. François Mitterrand, Garde des Sceaux, a pesé en faveur de cette décision [4]. Le 19 juin, au petit matin, l’irréparable est commis : dans la cour de la prison Barberousse, à deux pas de la Casbah, Ahmed, ou Hamida, Zahana, dit Zabana, 30 ans, et Abdelkader Ferradj Ben Moussa, 35 ans, sont exécutés – les premiers de la guerre d’Algérie.

Les ordres du FLN sont alors explicites : il faut venger ces martyrs par une violence aveugle : « Descendez n’importe quel Européen de dix-huit à cinquante-quatre ans  ». D’autres Européens, civils, policiers ou militaires, sont alors abattus (20 actes de ce type durant la seconde quinzaine de juin, 15 autres courant juillet).

  • Mais les ultras, à Alger, veillent.
Dans la nuit du 9 au 10 août, un attentat est commis rue de Thèbes, en pleine Casbah, par une Union française nord-africaine, dite également Comité des Quarante, en fait un groupe autoproclamé contre-terroriste, dirigé par André Achiary, l’ancien sous-préfet de Guelma, déjà responsable de massacres en mai 1945 [5]. Les poseurs de la bombe sont deux activistes, Philippe Castille et Michel Fessoz [6]. Le bilan, dans ce quartier qui connaît une des plus fortes densités urbaines du monde, est effroyable : 73 morts, sans doute des centaines de blessés, parmi les éléments les plus démunis de la population algéroise.

Pour l’historiographie algérienne et pour les historiens critiques français, c’est ce moment, 19 juin (premières exécutions) / 10 août (bombe à la Casbah) qui marque le véritable début de la bataille d’Alger.

Le 20 août, dix jours après la rue de Thèbes, lors du Congrès de la Soummam, la direction du FLN prend la décision de franchir un pas dans le terrorisme urbain en l’encadrant. Le responsable FLN de la ville d’Alger, Yacef Saadi, commence alors à former des équipes. Pour déjouer la surveillance, de jeunes femmes, habillées à l’européenne, Djamila Bouhired, Samia Lakhadi et Zohra Dif, sont chargées de poser les engins.

Le 30 septembre, deux bombes, déposée en des lieux fréquentés uniquement par des jeunes Européens, le Milk-Bar et la Cafétéria, font 8 morts. D’autres attentats ont lieu dans les jours suivants. Un climat de crainte permanente s’instaure.

L’assassinat du président des maires d’Algérie, Amédée Froger (28 décembre), puis ses obsèques (30 décembre), qui donnent lieu à des ratonnades meurtrières – plusieurs dizaines de morts – achèvent cette terrible année 1956.

La population européenne d’Algérie est dès lors déchaînée, elle dénonce lelaxisme des autorités, exige une politique de répression.

Elle aura satisfaction.


La bataille elle-même

C’est le 4 janvier – pratiquement le premier anniversaire de l’avènement du gouvernement de Front républicain –, à l’hôtel Matignon, que le pas est franchi. Sous la présidence de Guy Mollet, les ministres Christian Pineau (Affaires étrangères), Paul Ramadier (Finances), Robert Lacoste (Algérie), Maurice Bourgès-Maunoury (Défense) et Max Lejeune (secrétaire d’État à la Défense) décident de confier la ville d’Alger aux parachutistes. Ils cèdent à une demande de Massu, Lacoste et des ultras, clairement formulée par eux et assumée par Massu dans La Vraie Bataille d’Alger [7].

Le 4 est un vendredi. Durant le week-end, Lacoste refranchit la Méditerranée, puis met au point les derniers détails. Le lundi 7, au matin, le préfet Serge Barret signe une délégation au général Massu :
  • Article 1er – L’ensemble des pouvoirs de police, normalement dévolus à l’autorité civile, sont dévolus à l’autorité militaire.
  • Article 2 – Le général Massu est chargé de l’exécution du présent arrêté.
L’armée a donc désormais tous les pouvoirs, en particulier ceux de police.

La première initiative prise par l’armée est de faire défiler les paras, dans un ordre impeccable, sur le front de mer. Bigeard est en tête. Yacef Saadi, noyé dans la foule des musulmans qui observent, est impressionné [8].

Dans la journée a lieu la première descente. Le soir, le plus grand tirage de la presse française titre en Une : « Alger (quartier arabe) : 10.000 paras ont fouillé la Casbah, sous la direction du général Massu ».

C’est immédiatement une violence à l’état brut qui est appliquée. Sur le terrain, c’est le colonel Bigeard qui mène l’action, avec des méthodes éprouvées : quadrillages, investissements de maisons, arrestations massives, arbitraires (et parfois au hasard), emprisonnements et tortures.

On peut dire que c’est à l’occasion de la bataille d’Alger que la torture, déjà massivement pratiquée dans les campagnes, s’est généralisée à toute l’Algérie.

  • Et les exécutions sommaires.
Paul Teitgen, alors secrétaire général de la Préfecture d’Alger, affirma que, sur les 24.000 assignations à résidence qu’il avait signées, 3.024 avaient disparu [9], ordre de grandeur confirmé plus tard par le sinistre Aussaresses. Si l’on se souvient qu’il n’y avait que quelques centaines de militants FLN avant la Bataille, on voit que l’armée française a assassiné plus d’Algériens, en quelques mois, qu’il y avait de nationalistes aguerris.

Quel bilan ?

Les tenants de la « méthode forte » ont toujours, jusqu’à ce jour, revendiqué cette victoire : malgré quelques « bavures », et même sans doute quelques morts inutiles, nous avons sauvé des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants… Dix ans plus tard, Robert Lacoste rappelait avec une certaine fierté ce bilan : « D’accord avec le général en chef qui était le général Salan, le maintien de l’ordre dans le grand Alger, une agglomération de sept cent mille habitants, a été confié à Massu et à sa division. Ils ont travaillé avec beaucoup de détermination et de célérité. Et au bout de peu de temps le seul régiment de Bigeard revenait avec 87 bombes de toutes dimensions et souvent puissantes. Imaginez que ces 87 bombes n’aient jamais été récupérées ! Elles auraient éclaté partout, probablement dans un délai assez court et dans les quartiers les plus sensibles. Les sept cent mille personnes de cette immense agglomération auraient été secouées dans tous les sens ! Nous aurions eu des collisions sanglantes entre les communautés. Nous aurions eu un fleuve de sang et sûrement des incendies monstrueux. La présence de la France et tout son acquis auraient disparu dans cette tourmente » [10].

Même argumentation chez Massu : les quelques excès de mes troupes ont évité un bain de sang généralisé, affirmait-il en 1971 [11].

Militairement, on pouvait, certes, parler de victoire, au moins provisoire, mais d’une victoire à la Pyrrhus.

Car, humainement, à quel prix ? Paul Teitgen, alors secrétaire général de la Préfecture d’Alger, affirma que, sur les 24.000 assignations à résidence avaient été signées. La grande majorité – sans doute la quasi totalité – de ces personnes arrêtées venaient de la Casbah. Or, celle-ci compte, en 1957, 74.000 habitants. Si l’on élimine les enfants (la population était d’une extrême jeunesse) et une partie des femmes, on peut donc considérer, sans risque de se tromper, que la quasi totalité des hommes adultes furent raflés, emprisonnés, beaucoup torturés, certains assassinés. Aucune famille ne fut épargnée. Comment des haines farouches – et définitives – pouvaient-elles ne pas naître

Drame humain, la Bataille d’Alger fut également une catastrophe politique pour l’autorité civile et la hiérarchie militaire qui l’avaient initiée : si, comme l’ont maintes fois dit et écrit les théoriciens de la guerre révolutionnaire, l’enjeu était le contrôle de la population, la France a perdu cette bataille-là – la plus importante – et définitivement, au cours du premier semestre 1957.

Dès le premier jour de l’application de ces méthodes, un commissaire de police pied-noir, incorporé de son plein gré dans le corps des officiers paras, avait démissionné : en passant tout le monde « à la moulinette » sans autre forme de procès, avait-il déploré, nous allons jeter une grande partie de la population dans les bras du FLN [12]. Ce qui fut fait.

Le fossé entre la population algéroise – et, au-delà, algérienne – et la France officielle était devenu infranchissable. Le FLN, décapité – pour combien de temps ? – militairement, n’avait pas été politiquement affaibli. Il avait au contraire l’écoute d’un nombre plus grand d’Algériens, même modérés, dégoûtés par la conduite de l’armée française.

Bigeard et les exactions

Lorsque commence la Bataille d’Alger, le colonel Bigeard est déjà extrêmement connu, beaucoup plus par exemple que la majorité des généraux. Il le doit à son courage physique incontestable, mais également à ses coups de pub, savamment mis en scène. Il sait parler à la presse, il sait se mettre en valeur, il n’oublie aucune occasion de rappeler ses faits d’armes. Bref, comme le dira au moment de sa mort un journal plutôt enclin à la tendresse envers lui,Le Figaro, il a toujours su être le « metteur en scène de sa propre gloire » [13].

On ne discutera pas ici de ses qualités de guerrier « classique », de « baroudeur ».

Ce qui intéresse, c’est surtout de savoir s’il a aussi participé à des exactions.

Et le dossier est écrasant.

Rappelons que, lorsque commence la Bataille d’Alger, Bigeard est déjà un vétéran des guerres coloniales. Il a commencé son parcours en Indochine dès 1945, puis, après bien des batailles, dont celle de Dien Bien Phu, et le départ forcé, il ferraille depuis 1955 en Algérie.

  •  L’Indochine, donc, d’abord.
En 1996, Patrice Gélinet réalise, pour France-Culture, une longue et très complète série d’émissions sur la guerre d’Algérie. Parmi les témoins, le général Massu : «  La première fois que j’ai vu une gégène, j’étais seulement, en 55-56, inspecteur des troupes d’Afrique du Nord, et je me baladais depuis le Maroc jusqu’à Tunis, en passant par tous les régiments paras d’Algérie, qui étaient en fait à la disposition des commandants de zones d’autres secteurs. J’ai vu chez Bigeard employer la gégène, je suis tombé de mon haut et j’ai dit : “Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Qu’est-ce que vous faites avec ce malheureux type ?“. Il m’a dit : “C’est la seule façon que nous avions en Extrême Orient, en Indochine, nous d’ailleurs appris ce procédé là-bas, et nous l’employons ici. J’ai dit : “Le général qui vous commande à Constantine, Beaufre, est-il d’accord ?“. Il m’a dit : “Je pense, oui. Il était aussi en Indochine“ » [14]. Témoignage confirmé auprès de Florence Beaugé, journaliste au Monde, en 2001 [15].

  • En Algérie ?
Le colonel Bigeard a participé directement à la Bataille d’Alger. Il a été présent sur le terrain de janvier à mars, puis de juillet à septembre [16]. Il a écrit lui-même : « Comme dans le maquis, les fells sont organisés. C’est cette structure qu’il faut découvrir. Comme toujours, les renseignements sont indispensables » [17].

Peut-on imaginer un instant que cet homme, qui dit lui-même qu’il a fait un « travail policier », n’ait pas pratiqué la torture ? La collecte – rapide ! – de renseignements étant au cœur de la mission confiée à l’armée, comment pouvait-il procéder, si ce n’est de la façon qu’il avait pratiquée en Indochine puis, depuis deux ans, dans le djebel ?

Les principaux acteurs de cet événement – Massu, Aussaresses, Chabanne, Trinquier – ont avoué l’usage de la torture. Bigeard, lui, a toujours biaisé. Mais, dans le contexte de l’extrême tension de 1957, pourquoi aurait-il été le seul à y renoncer ?

  • N’est pas de Bollardière qui veut.
Et l’existence même des crevettes Bigeard est une preuve supplémentaire de ces pratiques inavouables. Témoignage de Paul Teitgen, alors secrétaire général de la Préfecture d’Alger : « Bigeard, le courageux Bigeard, arrêtait les bonshommes – les questions de la torture, je n’en parle pas pour le moment – il leur mettait les pieds dans une cuvette, il remplissait de ciment… et puis c’est tout… les pieds étaient pris, on mettait le gars dans un hélicoptère, on les lâchait en pleine mer… la mer les renvoyait… ce que les gens d’Alger appelaient les “crevettes Bigeard”, les “crevettes” ! C’est vous dire l’atmosphère dans laquelle on vivait » [18]. Or, si des Algériens, en grand nombre, ont été ainsi éliminés, c’est soit parce qu’ils avaient été salement « amochés », soit parce qu’ils risquaient, un jour, de témoigner, soit… les deux.

  • Franchissons une nouvelle année.
La pratique fut bel et bien institutionnalisée : le 11 mai 1958, le ministre de la Défense, Jacques Chaban-Delmas, inaugura, dans la localité de Jeanne d’Arc, près de Philippeville, l’École des cadres pour la guerre révolutionnaire, dont le commandement fut confié, justement, à Bigeard, rappelé expressément pour cette tâche.

Pour connaître l’état d’esprit de Bigeard, alors, on se reportera à une déclaration citée par Le Monde (12 mai 1958) : « Il y a vingt ans que nous nous faisons corriger. Il faut que cela change. Je veux vous voir quitter le centre gonflés à bloc et décidés à casser du fellagha ». Lutte contre la guerre révolutionnaire ? Il s’agissait, entre autres, de rationaliser, d’humaniser (le mot fut employé) la torture. L’École fut dissoute l’année suivante. Mais, en décembre 1959, le journaliste Robert Barrat recueillit les confidences d’un ancien officier qui avait fréquenté ces cours assez particuliers et cita son cahier de cours : « 1. Il faut que la torture soit propre. 2. Qu’elle ne se passe pas en présence de jeunes. 3. Qu’elle ne se passe pas en présence de sadiques. 4. Qu’elle soit faite par un officier ou par quelqu’un de responsable. 5. Et surtout qu’elle soit “humaine“, c’est-à-dire qu’elle cesse dès que le type a parlé et surtout qu’elle ne laisse pas de traces » [19].

Plusieurs années plus tard, Marie-Monique Robin rencontra, elle aussi, un ancien élève de cette école, le général Chabanne. Il lui montra des plans de cours. Le troisième s’appelait « Notre action, nos méthodes », dans lesquels le mot « Torture » apparaissait, aux côtés de « Génératrice… Action psychologique… » puis, plus bas, sans doute à titre d’exemples, « Opération casbah… Opération rafle… Opération bidonvilles… ».

Bigeard revendiquera jusqu’à la fin de sa vie, et avec fierté, le nom donné à cette drôle d’école : Bigeardville [20].

Donc, le moins que l’on puisse dire est que ses dénégations postérieures sont écrasées par le poids de ces témoignages.

La vérité, écrasante, s’impose : non seulement Bigeard a pratiqué et couvert la torture, avant, pendant et après la Bataille d’Alger, mais il a été considéré par ses contemporains comme un spécialiste.
Alain Ruscio

Notes

[1] Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, Paris, La Découverte, Coll. Cahiers Libres, 2004.

[2Pour une parcelle de gloire, Paris, Plon, 1975. Voir également un autre de ses ouvrages (nombreux) de Mémoires, De la brousse à la jungle, Paris, Hachette Livres / Carrère, 1994

[3] Expression de Guy Mollet, utilisée pour la première fois dans un article intitulé « Que faire ? » (L’Express, 19 décembre 1955)

[4] François Malye & Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 2010

[5] Les coupables, connus des autorités – et d’ailleurs d’une partie des Européens d’Alger – ne seront jamais inquiétés

[6] Ces mêmes hommes seront les auteurs de l’attentat au bazooka contre le général Salan, le 16 janvier 1957

[7] Paris, Plon, 1971

[8] Renaud de Rochebrune & Benjamin Stora, La guerre d’Algérie vue par les Algériens, Vol. I,Des origines à la bataille d’Alger, Paris, Denoël, 2011

[9] Déposition, Paris, 17 septembre 1960, in Le procès du réseau Jeanson, Paris, Maspero, Coll. Cahiers libres, 1961 ; Témoignage, 1974, in Laurent Theis & Philippe Ratte, La guerre d’Algérie ou le temps des méprises, Tours, Ed. Mame, Coll. Histoire à l’épreuve, 1974

[10] In Roger Stéphane & Roland Darbois, Mémoires de notre temps, Paris, Calmann-Lévy, 1967

[11La vraie bataille…, o.c.

[12] Cité par Jacques Delarue, « La police en paravent et en rempart », in Jean-Pierre Rioux (dir.), La guerre d’Algérie et les Français, Colloque IHTP / CNRS, 15 au 17 décembre 1988, Paris, Éd. Fayard, 1990

[13] Étienne de Montety, Le Figaro, 18 juin 2010

[14] Série La guerre d’Algérie, vingt-cinq ans après, quatrième émission, 15 août 1996, Site Internet fabriquedessens

[15] 22 juin 2000

[16Pour une parcelle…, o.c. ; De la brousse…, o.c.

[17De la brousse…, o.c.

[18] Télévision, émission « Témoignages sur la “bataille d’Alger“ et la torture », 30 septembre 1991 ; site Internet INA.fr (le langage parlé de l’interview a été respecté)

[19Témoignage Chrétien, 16 décembre 1959

[20Pour une parcelle…, o.c.

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