BATAILLE de Dien Bien Phu, 1954

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

 

 

BATAILLE de Dien Bien Phu, 1954

Alain Ruscio

Voir églement les entrées :

 

* Dien Bien Phu (avant la bataille)

* Guerre d’Indochine, 1945-1954

* Opération Vautour

* Viet Minh

Bibliographie

 

Général Henri Navarre, Agonie de l’Indochine (1953-1954), Paris, Plon, 1956 ; Joseph Laniel, Le drame indochinois. De Dien Bien Phu au pari de Genève, Paris, Plon, 1957 ; général Vo Nguyen Giap, Une vie, propos recueillis par Alain Ruscio, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2011

 

Général Georges Catroux, Deux actes du drame indochinois. Hanoi, 1940, Dien Bien Phu, 1954, Paris, Plon, 1959 ; colonel Pierre Langlais, Dien Bien Phu, Paris, France-Empire, 1963 ; Jules Roy, La bataille de Dien Bien Phu, Paris, Julliard, 1963 ; colonel Pierre Rocolle, Pourquoi Dien Bien Phu ?, Paris, Flammarion, 1968 ; Alain Ruscio (dir.), La guerre française d’Indochine (1945-1954). Les sources de la connaissance. Bibliographie, Filmographie, Documents divers, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2002 ; Pierre Journoud & Hugues Tertrais, Paroles de Dien Bien Phu. Les survivants témoignent, Paris, Tallandier, 2004 ; Alain Ruscio & Serge Tignères : Dien Bien Phu. Mythes et réalités, 1954-2004. Cinquante ans de passions françaises, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2005 ; Dien Bien Phu vu d’en face. Paroles de Bo Doi, Paris, Nouveau Monde Éd., 2010

 

Données de base

 

Dans l’histoire multiséculaire de l’expansion européenne dans le monde, les cas de victoires militaires d’un peuple de couleur contre un peuple blanc sont rarissimes. C’est pourquoi la victoire vietnamienne de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954, après l’une des plus épouvantables batailles du siècle, possède un caractère spécifique.

 

Elle marqua la fin d’une des premières guerres de décolonisation, qui vit le départ de la France, après un siècle de présence[1] et, de ce fait, le glas d’une forme de domination de l’Occident sur le reste du monde. A contrario, Dien Bien Phu est devenu, pour le Viêt Nam mais aussi pour tous les peuples naguère colonisés, un symbole, le « 14 juillet de la décolonisation » (Jean Pouget[2]), le « Valmy des peuples colonisés » (Ferhat Abbas[3]).

 

Le Plan Letourneau-Navarre[4]

 

Mille neuf cent cinquante trois. C'est l’enlisement. Depuis huit années, une partie de l'armée française mène une guerre qui paraît de plus en plus sans espoir à 12.000 kilomètres de la métropole. En France, l'opinion est ballottée entre l'indifférence et l'exaspération.

 

Sur le terrain, la lassitude est grande. Après l'espoir d'un redressement spectaculaire, sous le règne du roi Jean[5], le Corps expéditionnaire voit ses positions s'effriter.

 

Aux États-Unis, en janvier 1953, une nouvelle administration, républicaine (Eisenhower), parvient au pouvoir. Les Américains s’irritent de plus en plus du piétinement du CEF, d’autant qu’ils financent désormais plus de la moitié du budget français consacré à cette guerre. Washington fait clairement comprendre à Paris qu’ « un plan clair pour mettre fin aux hostilités en Indochine » doit être présenté « dans un délai raisonnable »[6]. En mars, un plan « plus agressif »[7] est mis au point par le ministre français des États associés, Jean Letourneau, et accepté par Washington. Pour que les choses soient claires, Radford désigne simultanément le général O’Daniel pour partir en Indochine.

 

Pour mettre en place cette nouvelle politique, le gouvernement français (René Mayer) remplace à la tête du CEF le général Raoul Salan par le général Henri Navarre. Il est le huitième commandant en chef en 9 ans. En face, depuis le premier jour, un seul homme : Vo Nguyen Giap.

 

Cette nomination survient le 8 mai. Tragique rictus de l’Histoire : un an plus tard (précisément le 7 mai) tombera Dien Bien Phu…

 

Navarre est brillant, mais totalement ignorant des réalités indochinoises. Justement, rétorquent les partisans de cette solution, c’est un bon point : un regard neuf s’imposait. En tout cas, René Mayer ne cache pas à Navarre la situation réelle. Celle‑ci est « très mauvaise » ; le rôle du nouveau promu sera de chercher une « sortie honorable »[8]. Mais on lui laisse entendre également que la IV è République n’abandonnera pas ses alliés dans la région et que le CEFEO devra protéger le jeune État laotien francophile.

 

Un mois plus tard, le nouveau Commandant en chef remet au gouvernement un document contenant une analyse de la situation et une série de propositions, sous forme de calendrier. Moyennant des restrictions quant aux moyens mis à la disposition du Corps expéditionnaire, les autorités civiles acceptent ce programme qui va vite devenir, pour la presse et les divers spécialistes, le plan Navarre. En fait, pour être fidèle à la réalité, il faudrait écrire le plan Letourneau (partie politique) / Navarre (partie militaire), à co-paternité américaine. L’opération Dien Bien Phu elle-même peut à bon droit être qualifiée de franco-américaine. C’était « exactement le genre d’opération prôné par les Américains ». O’Daniel se rendit à Dien Bien Phu et « déclara à Navarre que d’autres réussites du même genre représenteraitent une solution définitive du problème de la guerre »[9]. Bien plus tard, Navarre écrira que ce même O’Daniel « cherchait à imposer ses vues dans tous les domaines », que les « pressions américaines » prenaient le caractère de « mise en demeure (…) déplaisantes »[10].

 

Que disait ce plan ?

 

Dans un premier temps (campagne 1953‑1954), il se pro­posait de contenir l'adversaire. Une politique de rigueur dans la disposition des troupes devait permettre de mettre fin à l'émiettement : regroupement du Corps expéditionnaire dans des zones jugées stratégiques, les autres étant confiées à l'armée Bao Dai, cette dernière devant être impérativement renforcée, devenir capable de tenir des secteurs entiers du front anti-Viet Minh. Lors de la campagne de l'année suivante (1954‑1955), Navarre pensait pouvoir reprendre l'offensive en partant de ces zones pacifiées, désormais sûres. Alors, la France pourrait envisager de négocier en position de force. Il est juste de dire que Navarre lui‑méme n'a jamais parlé de victoire totale, mais simplement d'une amélioration nette de la carte de guerre française. Dans son premier ordre du jour aux soldats et officiers du CEF, repris par la presse, il écrit :

 

« À la guerre, c’est une faute grave de sous-estimer son adversaire (…) mais il serait ridicule de le surestimer (…). Le bilan nous est favorable, logiquement la victoire est certaine. Mais la victoire est une femme qui se donne à ceux qui savent la prendre. »

 

Général Henri Navarre, Ordre du jour, juin 1953[11]

 

L’initiative française et l’optimisme quasi général

 

C’est début novembre 1953 que le choix de Navarre, après consultation de son État-major (dont Cogny, commandant au Tonkin) porte son choix sur un principe : barrer la route du Laos au Viet Minh ; une méthode : garder solidement un point de fixation, et sur un lieu : Dien Bien Phu.

 

Il a souvent été écrit que ce site était une cuvette. Le mot ajoute une touche supplémentaire au portrait d’un Navarre incapable, à la limite de l’imbécillité. Mais cela n’est vrai que si l’on adopte une certaine échelle. Comme l’avaient déjà écrit des observateurs de l’époque coloniale, pour qui était sur place, c’était avant tout une vaste plaine. Mot repris par Navarre, dans son livre-plaidoyer :

 

« Le fond est une véritable plaine de 16 km sur 9, plate, découverte, permettant dans d’excellentes conditions l’emploi des blindés. Les grtandes crêtes qui la dominent sont à une distance de 10 à 12 km du terrain d’aviation autour duquel sera établi le camp retranché. »

 

Général Navarre, Agonie de l’Indochine, 1956[12]

 

Description confirmée par Robert Guillain, du Monde, l’un des meilleurs observateurs de l’époque : « stade immense, de 20 km au moins dans sa longueur, de 7 à 8 par le travers »[13].

 

Le 2 novembre 1953, Navarre ordonne à Cogny, son subordonné au Tonkin, de prendre toutes mesures nécessaires pour une vaste opération aéroportée sur cette plaine, à partir du 15 novembre. Le 4 de ce mois ont lieu de premiers vols de reconnaissance, avec épandages de napalm[14]. Le 20, à 7 h. 15, le premier Dakota décolle de Hanoi. L’opération Castor commence. Dans la matinée, deux bataillons de parachutistes, menés par deux baroudeurs de légende, Bigeard et Bréchignac, sont largués, en reconnaissance, de part et d'autre de la rivière Nam Youn. Immédiatement ont lieu des opérations de nettoyage du terrain : de premiers accrochages avec des éléments Viet Minh locaux font des morts ; puis toute végétation est détruite, on creuse des tranchées, on édifie des blockhaus, on entoure la place forte de rangées de protection (explosifs, barbelés). La construction d'une piste d'atterrissage est tout de suite entreprise et le premier avion peut se poser dès le 22. En quelques jours, les soldats du Corps expéditionnaire ont fait surgir un immense camp retranché là où il n'y avait que des villages entourés de rizières. Par la suite seront parachutées ou envoyées par avion d'autres forces. En décembre, 12 bataillons tiennent solidement la cuvette. Leur puissance de feu est impressionnante : 6 batteries de 105, 1 batterie de 155, 2 compagnies de mortiers et 2 pelotons de blindés. Deux compagnies du Génie s'affairent d'autre part à édifier un système puissant, d'une ampleur sans précédent depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

 

Le ton est à un optimisme sans bornes. Les officiers français donnent l’exemple, comme le commandant en chef du secteur nord du Viêt Nam :

 

« Le Commandement français est sûr d'infliger une sévère défaite au Viet Minh à Dien Bien Phu. Nous nous attendons à des combats durs et longs. Nous gagnerons »

 

Général Cogny, Le Figaro, 13 janvier 1954

 

Ou le commandant du camp retranché :

 

« Notre problème, c’est de faire descendre le Viet-minh dans la cuvette. S’il descend, il est à nous. »

 

Général de Castries, Le Monde, 14 février 1954

 

« J'ai une confiance absolue en ce qui concerne l'issue de la bataille. »

 

Général de Castries, L’Aurore, 3 avril 1954

 

Pourquoi les politiciens et les journalistes douteraient-ils ? Fin 1953-début 1954, il y a une quasi unanimité pour louer les choix de Navarre. Diverses personnalités effectuent le voyage : des membres du gouvernement français (René Pleven, Marc Jacquet, Pierre de Chevigné), des officiers supérieurs en grand nombre (généraux Blanc, Bodet, Pennachioni, amiral Auboynneau), des personnalités alliées (le vice-président US Richard Nixon, le général O’Daniel, plus haute autorité américaine en Indochine, Malcom Mac Donald, haut commissaire britannique pour le Sud-est asiatique)…

 

Dès le lendemain de l’opération, une partie de la presse pavoise :

 

« Indochine : ruée de parachutistes sur Dien Bien Phu. »

 

France-Soir, 22-23 novembre 1953

 

Son envoyé spécial justifie ce premier titre triomphaliste :

 

« Fébrilement, les franco‑vietnamiens établissent des pontons de défense en prévision d'une éventuelle attaque du Viet Minh. Et surtout ils améliorent les pistes d'atterrissage sur lesquelles les avions continuent à se poser sans cesse. Sans arrêt, le bulldozer parachuté hier met en état l'aérodrome, véritable poumon de notre position »

 

Lucien Bodard, France-Soir, 22‑23 novembre 1953

 

« Nouveau coup de boutoir de Navarre contre les Viets : des milliers de parachutistes s'emparent de Dien Bien Phu, en pays Thaï, à 290 km d'Hanoi. L'Armée française confirme en Indochine la valeur de ses troupes et l’autorité de ses chefs »

 

L’Aurore, 23 novembre 1953

 

La lecture de la presse de ces journées est, a posteriori, consternante :

 

« Les Viets renoncent à l’assaut de Dien Bien Phu. »

 

L’Aurore, 29 janvier 1954

 

« On ne croit plus généralement que Dien Bien Phu puisse tomber »

 

Lucien Bodard, France‑Soir, 6 avril 1954

 

Seuls, alors, critiquèrent – non publiquement, évidemment – la stratégie adoptée : le général Blanc, chef d’état-major de l’armée de terre, et son alter ego de l’arlée de l’air, le général Fay.

 

Publiquement, la presse de gauche (L’Observateur) et d’extrême gauche (L’Humanité) émet de vives critiques. Mais, en cette période dfe guerre froide où chaque périodique est partisan, ils sont traités par le mépris ou le silence.

 

Comment réagirent les dirigeants vietnamiens ? On peut lire ces lignes du principal décideur militaire :

 

« Le 20 novembre, nous étions au second jour d’une conférence nationale des principaux dirigeants militaires, à Dong Dau, dans la province de Thai Nguyen. Nous avons été informés de l’opération. Nous avons immédiatement consulté le Bureau politique du Parti. Et voici ce que nous avions conclu, dès le 23 novembre, trois jours après l’initiative française : “Le parachutage ne change rien à nos prévisions stratégiques. Elle est la preuve que l’ennemi est toujours réduit à la défensive. La situation nous est toujours, pour l’essentiel, favorable“. Nous avons minutieusement étudié la situation. L’ABC d’une lutte de libération nationale est de n’engager le combat qu’avec la certitude d’emporter la victoire dans chaque bataille ponctuelle. A Dien Bien Phu, c’était le cas. Nous avons donc rappelé certaines unités, qui étaient engagées au nord-ouest, afin de commencer l’encerclement du camp. Moi-même, je suis parti là bas, précisément le 5 janvier 1954. Avant de partir, j’ai rencontré, une fois de plus, le Président Ho. Il m’a dit : “Avant toute initiative, discutez avec le comité du Parti, discutez avec les camarades chinois[15], puis prenez les décisions. N’attaquez que lorsque vous êtes sûr de la victoire. Dans le cas contraire, abstenez-vous. Vous avez les pleins pouvoirs“. »

 

Général Vo Nguyen Giap, Une Vie, 2011[16]

 

Le choc

 

Pendant plusieurs mois, il ne se passe pas grand chose de spectaculaire, sur le terrain. Lorsque le gros des forces Viet Minh, qui paraissait vouloir s’emparer du nord-Laos, décide de rebrousser chemin, on comprend que l'assaut aura bien lieu. Il allait y avoir du sport (selon une expression habituelle de Cogny), mais les chefs du Corps expéditionnaire réalisaient enfin leur rêve : affronter les Viets en face à face.

 

Aussi est-ce une stupeur sans bornes lorsqu'en deux nuits (13 au 14 mars, puis 14 au 15), le Viet Minh enlève, non sans de furieux combats, les points d'appui Gabrielle et Béatrice. Le colonel Piroth, responsable de l'artillerie du camp, s'apercevant qu'il a gravement sous‑estimé l'adversaire, se suicide. Dès le 15 mars au soir, le général Navarre, quant à lui, confie à un de ses amis :

 

« Soyons sans illusions : c'est perdu. je voudrais bien que les Viets ne recommencent pas ce soir. Il va falloir trouver autre chose »

 

Général Navarre, Déclaration, 15 mars 1954[17]

 

Le 16, il envoie un télégramme à Paris dans lequel il évoque déjà une possible défaite Comme au moment de la Bataille des frontières[18], en 1950, bien des cadres du Corps expéditionnaire passent d'un extrême à l'autre, d'une confiance illimitée à un abattement presque total. Les revers, cependant, se poursuivent. Les 16 et 17 mars, le point d'appui Anne‑Marie est perdu quasiment sans combats. Tenu essentiellement par des bataillons Thaïs, habilement attirés par la propagande Viet Minh, il est déserté par ses défenseurs.

 

Après ces trois succès spectaculaires, un long travail de sape commence. Les combattants Viet Minh creusent des tranchées, qui les amènent presque au contact de leurs adversaires puis, par des assauts massifs appuyés par des tirs d'artillerie, enlèvent les positions françaises. Facteur essentiel d'aggravation, la piste d'atterrissage est menacée dès le début des combats. De ce fait, le pont aérien, véritable cordon ombilical du camp, devient chaque jour plus périlleux. A la fin mars, tout est consommé : plus aucun avion ne peut atterir ou décoller de Dien Bien Phu. Le sort du camp est dès lors suspendu à la précision et à l'intensité des parachutages. Or, celles‑ci laissent à désirer, la DCA Viet Minh obligeant les avions français à conserver une certaine altitude.

 

La seconde grande vague d'assaut a lieu à la charnière des mois de mars et d'avril. Plusieurs autres points d'appui, à l'est du camp, passent entre les mains Viet Minh. Puis vient, courant avril, une nouvelle pause. Dans certains endroits, les adversaires, protégés par des tranchées ou des abris de fortune, ne sont éloignés les uns des autres que de quelques dizaines de mètres.

 

À la conférence de Genève, les négociateurs s'apprêtent à entamer les travaux consacrés à la Corée. L’Indochine est programmée pour début mai. A Paris un ministère Laniel en sursis tente de faire face aux protestations mutiples qui vont désormais bien au delà des rangs de la gauche communiste ou des quelques compagnons de route. À Dien Bien Phu, les combattants s'apprêtent à livrer l'ultime combat...

 

Le ton des commentateurs français ne peut plus dès lors être le même. On passe insensiblement d’un optimisme, fruit d’un certain complexe de supériorité, à une exaltation de l’héroïsme de nos combattants, afin de préparer l’opinion à une défaite devenue inévitable :

 

« Depuis 120 heures, accrochés à leurs points d'appui, au milieu de la poussière et de la fumée des incendies, dans le fracas des explosions, ces hommes résistent magnifiquement aux furieux assauts d'un ennemi cinq fois supérieur en nombre. Malgré la fatigue, l'insomnie, la chaleur, ils tiennent dans leurs tranchées, aux créneaux de leurs postes, les mains crispées sur leurs armes ».

 

Jean-Marie Garraud, Le Figaro, 5 avril 1954

 

La véritable bataille de tranchées incite à une prolifération des comparaisons avec la Première guerre mondiale : « Verdun de la brousse »[19]… « Verdun tropical »[20]… « Verdun de la jungle » (Jules Romains)[21]

 

Légende de l’une des plus célèbres Unes de l’histoire de la presse française (sous la photo d’une homme, le masque tiré, le visage maculé de boue, mais fixant l’horizon) :

 

« Dans l'enfer de Dien Bien Phu, le dernier carré des défenseurs vit sous terre. Des salles d'hôpital ont été aménagées dans les abris pour les blessés. Ce lieutenant, blessé lui même, qui émerge d'un boyau encadré de sacs de terre, est l'un des héros du général de Castries, dont le monde libre a suivi, bouleversé, pendant un mois et demi, l'épopée dramatique. »

 

Paris Match, 1 er mai 1954

 

Une semaine plus tard, tout est fini. Les Bo Doi ont investi la totalité du camp. 

 

« Dien Bien Phu est tombé. La nouvelle est arrivée à Hanoi vers 18 heures. Mme de Castries a été une des premières personnes informées et dès ce moment a refusé de recevoir tout journaliste. C’est à 17 heures, vendredi, que la dernière conversation a eu lieu par radio-téléphone entre le général de Castries et le général ­Cogny. Dialogue simple, poignant,  entre deux chefs qui sont des “durs“, étrangers à toute effusion. Christian de Castries a appelé lui-même Cogny :

      Mon général, situation grave, combats confus partout. Je sens que la fin approche. Nous nous battrons jusqu'au bout.

      Bien compris, bien compris, vous lutterez jusqu'au bout, a répondu Cogny. Pas question de hisser le drapeau blanc, n'est-ce pas ?

      Non, a répondu de Castries, nous détruirons les canons, le matériel et les postes de radio-télèphone à  17 h. 30.

Un simple mot de Cogny : 

      Merci !

Et le commandant du camp retranché d'ajouter :

      Nous nous battrons jusqu'au bout. Au revoir, mon général. Vive Ia France!

Ce fut tout. Et pourtant, quelques minutes avant l'heure prévue pour la destruction du Poste, le sous-officier de Transmissions Millien, qui assurait la liaison Radio- Téléphone entre le camp retranché et le PC d'Hanoi, put donner quelques derniers renseignements sur la situation :

      Les Viets sont à sept mètres du PC. En ce moment, les explosions de grenades se multiplient,  se rapprochent. Dans le PC, les officiers, le général, sont aussi calmes, détendus qu'à la manœuvre. Dans quelques minutes, nous allons cesser tout contact. Les combats continuent. C’est désormais du corps à corps,  à coups de crosse de baïonnettes, de couteaux. Les Viets sont partout, submergeant tout. Il ne me reste que quelques secondes... Terminé. »

 

Joël Le Tac, Paris Match, 15 mai 1954

 

La presse favorable à la guerre n’a plus que l’exaltation du courage de nos soldats à proposer à ses lecteurs :

 

« La France fière de ses soldats. La chute de Dien Bien Phu, dont les défenseurs (à court de munitions) ont été submergés, dramatiquement accueillie dans le monde entier. »

 

L’Aurore, 8 mai 1954

 

« Autour du général de Castries, 15.000 héros ont écrit avec leur sang une impérissable page de gloire. »

 

France-Soir, 9 mai 1954

 

… avec une esquisse de mea culpa :

 

« Les combattants de Dien Bien Phu sont morts parce que nous nous sommes mentis à nous-mêmes. Ils sont morts parce que nous n’avons pas su faire cette guerre, parce que nous n’avons su ni la vouloir, ni la refuser, parce que nous n’avons pas su mesurer l’épreuve, ni en prévoir les conséquences, ni la situer dès l’abord sur le plan mondial. »

 

Pierre Brisson, Le Figaro, 8 mai 1954[22]

 

L’armée populaire vietnamienne avait perdu de l’ordre de 8.000 hommes[23].

 

Le bilan, pour l’armée française, était accablant[24]. Elle avait perdu 1.747 tués[25], auxquels il faut ajouter 2.888 disparus (prisonniers avant le 7 mai, déserteurs). Au 7 mai 1954, l'effectif de la garnison était de 11.721, dont 4.436 blessés. Parmi ceux-ci, 858, jugés graves, furent évacués par la Croix Rouge, avec l'accord Viet Minh. Il resta donc 10.863 prisonniers[26], parmi lesquels le général de Castries, commandant du camp, des officiers de prestige, Bigeard, Langlais, Pouget…

 

Quantitativement, le Corps expéditionnaire disposait encore de réserves. Mais ses effectifs d’élite avaient été étrillés, le moral, partout ailleurs, était au plus bas. L’armée Bao Dai, sur laquelle les officiels français disaient encore quelques mois plus tôt pouvoir compter, était liquéfiée.

 

Quoi qu’aient pu écrire certains, plus tard, dans un but de réhabilitation, Dien Bien Phu a bien marqué le glas de l’armée française en Indochine.

 

Le 4 avril – donc, un mois avant la chute – Robert Guillain décrit, dans Le Monde, une carte connue de tout l’état-major :  

 

« En rouge, les zones Viet ; en blanc, les zones où une administration vietnamienne[27] a pu être installée ; en rose les régions douteuses. Quiconque voit cette carte reçoit un choc : elle est presque entièrement rouge ( ... ). Le document est d'un aspect si malsain, il ressemble si bien à l'image cent fois agrandie d'un tissu rongé par la maladie, qu'on ne saurait s'étonner du surnom sous lequel il est connu : on l'appelle la carte vérole. »

 

Robert Guillain, Le Monde, 4 avril 1954[28]

 

Le Corps expéditionnaire ne tient plus, réellement, dès lors, dans l'ancien Tonkin, que Hanoi, Haiphong et, quelques heures par jour, la route qui relie ces deux villes. Au centre, une grande partie du territoire est depuis plus longtemps encore, sous contrôle Viet Minh. Là où le Corps expéditionnaire tente de manœuvrer, il subit de graves revers. Par contre, l'ex‑Cochinchine, malgré une guérilla active du Viet Minh et, surtout, le Cambodge et une partie du Laos laissent quelque répit au Corps expéditionnaire et aux armées nationalistes qui lui sont liées. Mais pour combien de temps, si la dégradation se poursuit à ce rythme ? Si les résultats de la Conférence de Genève avaient dû entériner un rapport de forces militaires, nul doute qu’une coupure plus au sud aurait mieux reflété la réalité. En bref, le Corps expéditionnaire « usé, éreinté, à court de moyens » (Robert Guillain, Le Monde, 7 mai[29]) risquait, à plus ou moins court terme, un « Dien Bien Phu amplifié » (Raymond Aron, Le Figaro, 21 mai[30]).

 

Côté vietnamien, pourtant, c’était le réalisme qui l’emportait. Ho Chi Minh et ses camarades savaient parfaitement que, après le désastre subi sur le terrain par leurs adversaires, d’autres combats, diplomatiques, les attendaient. Et qu’ils risquaient d’être souvent difficiles…

 

« Notre victoire est éclatante, mais n’est pas définitive. Nous ne devons pas nous enorgueillir de nos succès, ni nous montrer subjectifs en sous-estimant l’ennemi. Nous menons avec détermination la résistance pour recouvrer l’indépendance, l’unité, la démocratie et la paix. Que ce soit par les armes ou par la diplomatie, nous devons mener une lutte longue et âpre pour arriver à une victoire complète. »

 

Ho Chi Minh, Message de Félicitations, 8 mai 1954[31]

 

Pour les colonisés : Valmy

 

On imagine mal le retentissement que put avoir cet événement dans le monde colonisé ou dominé, en particulier dans l’outre-mer français : les colonialistes avaient été vaincus, une armée régulière défaite. S’il était évidemment hors de question d’organiser des manifestations publiques, les indigènes envoyèrent des signes. 

 

Dans un mouvement national algérien déjà chauffé à blanc par l’écho des affrontements entre armée française et fellaghas[32] tunisiens, Dien Bien Phu fut considérée comme une victoire. Et bien au delà, dans l’opinion musulmane : le directeur de la Sécurité générale d’alors, Jean Vaujour, évoque dans ses souvenirs une « explosion de joie » jusque dans « les douars algériens les plus reculés »[33].

 

Le 7 mai au soir, un militant nationaliste malien, qui fait alors ses études en France, assistant à un spectacle, rapporte qu’il refusa de se lever, lors d’un hommage plus ou moins piloté par un officiel, ce qui lui valut force réprimandes[34]. Le 11 mai, quatre jours après la défaite, le député gaulliste Christian Fouchet, outré, révèle que plusieurs Français du Maroc ont reçu des lettres anonymes annonçant :

 

« D’un bout à l’autre de l’Union française, une sourde rumeur met la crainte dans le cœur des uns et fait se dresser les autres. Savez-vous que, dans les boîtes aux lettres de Casablanca, certains Français trouvent de petites cartes postales sur lesquelles il est écrit : “Casablanca le Dien Bien Phu des français“ ? »

 

Christian Fouchet, Assemblée nationale, 11 mai 1954

 

En Tunisie, la victoire est également célébrée dans les quartiers populaires où l’on sert un plat spécialement conçu à cette occasion, appelé tagine Dien Bien Phu ![35]

 

Un peu plus de trois mois après Genève (les Cent jours de l’Empire colonial) éclate l’insurrection algérienne de la Toussaint. 

 

Les Algériens y firent référence : « La voie de Dien Bien Phu » titre ainsi le Bulletin d’information de la Fédération de France du FLN en 1956[36].

 

Les autres colonisés, observant les combats d’Algérie, faisaient régulièrement référence à la bataille :

 

« En dehors de l’indépendance, il n’existe aucune solution valable pour l’Algérie et, si la France s’obstine dans son attitude, c’est non seulement un nouveau Dien Bien Phu qui se prépare, mais c’est son propre destin qui se joue. »

 

L’Essor, Bamako, 19 décembre 1960[37]

 

Des années plus tard, le premier président du Gouvernement algérien (GPRA) se souvenait :

 

« Dien Bien Phu ne fut pas seulement une victoire militaire. Cette bataille reste un symbole. Elle est le “Valmy“ des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme asiatique et africain face à l’homme de l’Europe. C’est la confirmation des droits de l’homme à l’échelle universelle. A Dien Bien Phu, la France a perdu la seule “légitimation“ de sa présence, c’est-à-dire le droit du plus fort. »

 

Ferhat Abbas, La nuit coloniale, 1962[38]

 

Ou un autre cadre de ce mouvement de libération nationale :

 

« Le 7 mai 1954, l’armée d’Ho Chi Minh inflige au corps expéditionnaire français au Vietnam l’humiliant désastre de Dien Bien Phu. Cette défaite de la France agit en puissant détonateur sur tous ceux qui pensent que l’option de l’insurrection à court terme est désormais l’unique remède, la seule stratégie possible (…). L’action directe prend le pas sur toutes les autres considérations et devient la priorité des priorités. »

 

Ben Youssef Ben Kheda, Les origines du 1er novembre 1954, 1989[39]

 

Frantz Fanon consacra à l’événement ces lignes :

 

« La grande victoire du peuple vietnamien à Dien Bien Phu n’est plus, à trictement parler, une victoire vietnamienne. À partir de juillet 1954, le problème que se sont posés les peuples coloniaux a été le suivant : “Que faut-il faire pour réaliser un Dien Bien Phu ? Comment s’y prendre ?“. De la possibilité de ce Dien Bien Phu, aucun colonisé ne pouvait plus douter. Ce qui faisait le problème, c’était l’aménagement des forces, leur organisation, leur date d’entrée en action. »

 

Mais l’auteur va plus loin. Pour lui, la victoire vietnamienne a été la cause directe, presque immédiate, du changement de comportement des colonialistes.

 

« Cette violence ambiante ne modifie pas les seuls colonisés mais également les colonialistes qui prennent conscience de Dien Bien Phu multiples. C’est pourquoi une véritable panique ordonnée va s’emparer des gouvernements colonialistes. Leur propos est de prendre les devants, de tourner à droite le mouvement de libération, de désarmer le peuple : vite, décolonisons. Décolonisons le Congo avant qu’il ne se transforme en Algérie. Votons la loi-cadre pour l’Afrique, créons la Communauté, rénovons cette Communauté mais, je vous en conjure, décolonisons, décolonisons… On décolonise à une telle allure qu’on impose l’indépendance à Houphouët-Boigny. À la stratégie du Dien Bien Phu, définie par le décolonisé, le colonialisme répond par la stratégie de l’encadrement… dans le respect de la souveraineté des États. »

 

Frantz Fanon, Les damnés de la terre, 1961[40]

 

Pour l’Occident : un spectre

 

Pour bien des Français, a contrario, l’image de la capitulation du 7 mai 1954 est devenue une hantise. Dès qu’un territoire français fut en danger face aux nationalistes, le nom revint.

 

Ce fut évidemment le cas en Algérie.

 

Le grand spécialiste de ce type de rapprochement fut le ministre résidant, Robert Lacoste[41]. Recevant de façon informelle des émissaitres algériens, il leur dit :

 

« Si vous croyez que, parce qua la France a connu un Bien Phu, elle courra allègrement au devant d’un deuxième, vous vous trompez singulièrement. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, Alger, mars 1956[42]

 

C’est ce même Lacoste qui lance une formule destinée à un certain succès, le Dien Bien Phu diplomatique :

 

« Je lutterai de toutes mes forces contre un nouveau Dien Bien Phu où sombrerait l’honneur de la France. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, Périgueux, 30 avril 1958[43]

 

« Je ne veux pas d’un Dien Bien Phu diplomatique. Je lutterai de toutes mes forces contre une telle éventualité. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, Périgueux, 11 mai 1958[44]

 

Le spectre devait hanter encore les esprits sous la V è République. Deux années plus tard, lors de la fameuse tournée des popotes, de Gaulle, qui tient à rassurer ses officiers, lâche :

 

« Rien de plus important que les opérations. Le problème algérien ne sera réglé qu’après la victoire des armes françaises (…). Il n’y aura pas de Dien Bien Phu en Algérie. »

 

Charles de Gaulle, Déclaration, mars 1960[45]

 

De Gaulle était suffisamment fin politique pour savoir que ces propos apparaîtraient publiquement peu de temps après. Ce qui se produisit.

 

Vers la fin de la guerre d’Algérie, un des nombreux groupements hostiles aux initiatives gaullistes traduit sa crainte par un :

 

« On s’achemine vers un Dien Bien Phu politique. »

 

Comité d’entente des mouvements nationaux, janvier 1960[46]

 

André Malraux, ministre du général de Gaulle, est chargé par ce dernier d’aller exposer aux Antilles et en Guyane les bienfaits de la constitution de la V è République, alors en gestation. Parmi ses arguments :

 

« Nous voulons une République qui ne soit pas une République de Dien Bien Phu. »

 

André Malraux, Discours, Basse-Terre, 17 septembre 1958[47]

 

En décembre 1960, les manifestations de rues, à Alger tout particulièrement, prouvent que la population a définitivement basculé du côté du nationalisme. L’armée tient certes encore le terrain et ne peut en aucun cas redouter un Dien Bien Phu militaire, mais l’expression qui est dans les têtes est : « Dien Bien Phu psychologique »[48].

 

On se doute que ce qui était crainte dans les milieux conservateurs était au contraire souhait chez les communistes. André Stil intitule un de ses éditoriaux :

 

« Vers un Dien Bien Phu nord-africain ? »

 

André Stil, L’Humanité, 22 avril 1958

 

Durant la phase américaine du conflit au Viêt Nam, les principaux observateurs avaient cette image en tête :  

 

« Un Dien Bien Phu américain ? »

 

Jean Lacouture, Le Nouvel Observateur, 29 mars 1971

 

« M. Nixon veut prévenir un Dien Bien Phu américain. »

 

Jean-Claude Pomonti, Le Monde, 9 mai 1972 

 

 

 



[1] Le premier bombardement de Tourane / Da Nang datait de 1856

[2] « Le mythe et la réalité », Le Figaro, 7 mai 1974

[3] Guerre et révolution d’Algérie. La nuit coloniale, Paris, Julliard, 1962

[4] Toutes les études n’évoquent que le plan Navarre. Nous employons cette expression au vu de la simple chronologie (voir infra)

[5] De Lattre de Tassigny, commandant en chef de décembre 1950 à sa mort, en janvier 1952

[6] « A Comprensive Plan for terminating the Indochinese hostilities within an acceptable period », Amiral Arthur Radford, From Pearl Harbour to Vietnam. The Memoirs of Admiral Arthur W. Radford, Stanford, California, Hoover Inst., Stanford Univ. Press, 1980 

[7] Id.

[8] Général Navarre, o.c.

[9] Irvin M. Wall, L’influence américaine sur la politique française, 1945-1954, Paris, Balland, 1989

[10] Id.

[11] Caravelle (hebdomadaire du Corps expéditionnaire), 22 juin

[12] O.c.

[13] « Week-end à Dien Bien Phu », 14 février 1954

[14] Adjudant Camille Acquarone, Témoignage, in Pierre Journoud & Hugues Tertrais, o.c.

[15] Durant plusieurs décennies, cette présence chinoise fut niée par les officiels vietnamiens

[16] O.c.

[17] Cité par Jules Roy, o.c.

[18] Voir cette entrée

[19] Paris Match, 10 avril

[20] Le Figaro, 15 avril

[21] L’Aurore, 6 mai

[22] « Le sacrifice », repris in Vingt ans de Figaro, 1938-1958, Paris, Gallimard, NRF, 1959

[23] Des chiffres officiels ne furent jamais publiés

[24] Tous ces chiffres d’après le Site Dien Bien Phu, animé par Maximilien Stemp

[25] Deux pilotes américains, dans des avions à cocarde française, furent abattus, sans doute les premiers morts américains de la nouvelle guerre qui prit le relais peu après

[26] On estime que 60 % d’entre eux décédèrent, soit lors de la marche entre Dien Bien Phu et le nord du Viêt Nam, où étaient les bases arrières du Viet Minh, soit dans les camps de prisonniers

[27] De Bao Dai

[28] « Péril sur le Tonkin »

[29] « Les erreurs et les malheurs de Dien Bien Phu »

[30] « Fascination du désastre »

[31] Félicitations envoyées à l’armée, aux participants du service du travail civique, aux jeunes volontaires et aux compatriotes du nord-ouest, à l’occasion de la victoire glorieuse de Dien Bien Phu, 8 mai 1954, in Œuvres choisies, Vol. II, Hanoi, Éd. en Langues étrangères, 1962

[32] Voir cette entrée

[33] De la révolte à la révolution. Aux premiers jours de la guerre d’Algérie, Paris, Albin Michel, 1985

[34] Demba Diallo, Çagaloba ! Carnets d’un militant du tiers-monde, 1925-1960, Bamako-Paris, 2005

[35] Juliette Bessis, « La crise de l’autonomie et de l’indépendance tunisienne, classe politique et pays réel », in René Gallissot (dir.), « Mouvement ouvrier, communisme et nationalismes », Cahiers du Mouvement Social, n° 3, 1978

[36] Bulletin n° 2, AD 93, Archives du PCF, Fonds André Moine, 332 J-4, Dossier FLN Fédération de France

[37] Cité par Charles-Robert Ageron, « Les États africains de la Communauté et la guerre d’Algérie (1958-1960) », in Charles-Robert Ageron & Marc Michel (dir.), L’Afrique noire française : l’heure des indépendances, Actes du Colloque organisé par l’IHTP, Paris et l’IPHOM, Aix-en-Provence, Aix, 26-29 avril 1990, Paris, CNRS Editions, 1992

[38] O.c.

[39] Alger, Éd. Dahlab, Alger

[40] Paris, Maspero, Coll. Cahiers Libres

[41] Pierre Brana & Joëlle Dusseau, Robert Lacoste (1898-1989). De la Dordogne à l’Algérie, un socialiste devant l’histoire, Paris, L’Harmattan, Coll. Des poings et des roses / Fondation Jean Jaurès / OURS, 2010

[42] Cité par Pierre Brana & Joëlle Dusseau, o.c.

[43] Id.

[44] Le Monde, 13 mai

[45] D’après le témoignage de Jean Mauriac, seul journaliste (AFP) accrédité lors de cette tournée du Général, in Le Général et le journaliste, Paris, Fayard, Coll. Témoignages pour l’Histoire, 2008 ; même témoignage chez Pierre Messmer, alors ministre des Armées, De Gaulle en direct, Intervention, Académie des Sc. Morales & Politiques, séance du 20 octobre 2003

[46] Le Monde, 23 janvier

[47] Le Monde, 19 septembre

[48] Le Monde, 15 décembre 

BATAILLE d'Alger, 1957

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

BATAILLE d’Alger, 1957

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Affaire Général de Bollardière

* Contre-terrorisme & Contre-terroriste (s)

* Guerre d’Algérie (Seconde ---, 1954-1962)

* Guillotine (Guerre d’Algérie)

* Pouvoirs spéciaux, 1956

* Torture (s) (Guerre d’Algérie)

Bibliographie

 

Yves Courrière, La guerre d’Algérie, Vol. III, Le temps des léopards, Paris, Fayard, 1969 ; Général Jacques Massu, La vraie Bataille d’Alger, Paris, Plon, 1971 ; Général Jacques de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Paris, Desclée de Brouwer, 1972 ;

Colonel Yves Godard, Les trois batailles d’Alger, Vol. I, Les paras dans la ville, Fayard, 1972 ; Général Marcel Bigeard, Pour une parcelle de gloire, Paris, Plon, 1975 ; Yacef Saadi, La Bataille d’Alger, Alger, Éd. Casbah / Paris, Éd. Publisud, 1997 ; général Paul Aussaresses, Services spéciaux. Algérie, 1955-1957, Paris, Libr. Ac. Perrin, 2001 ; Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard, 2001 ; Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Paris, Fayard, 2002

 

Filmographie

 

Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger, 1965 ; Yves Boisset, La Bataille d’Alger, Télévision (France 2), 2006

 

Données de base

 

Affrontement entre les militants algérois du FLN et les divisions de parachutistes appelées en renfort. Les datations algérienne et française ne se recoupent pas. Pour les Algériens et certains historiens français, le signal de l’affrontement date de l’été 1956. Pour la plupart des études françaises, c’est au cours des premiers mois de l’année 1957 qu’eut lieu la bataille (voir infra).

 

L’expression Bataille d’Alger aurait été employée pour la première fois par un journaliste très engagé dans la mouvance Algérie française, Jacques Le Prévost, qui en fit dès 1957 le titre d’un livre à la gloire de l’armée[1].

 

Une Bataille ?

 

Pas d’accord sur les dates, Français et Algériens ne le sont pas non plus sur les mots.

 

L’historiographie algérienne, ainsi que l’histoire critique française, soulignent ce ne fut pas une bataille, au sens militaire habituel du terme : la disproportion des forces était telle que ce terme, qui suppose un affrontement entre deux armées, même de force inégale, est inadapté. Du côté algérien, il y avait entre 1.500 et 5.000 militants (les sources divergent), pas tous armés, loin de là. Du côté français, près de 5.000 hommes de troupe (dont les 3.200 parachutistes du 11 è Choc), 1.100 policiers, 55 gendarmes et 920 CRS, auxquels il faut ajouter les 1.500 hommes des Unités territoriales, véritables formations para-militaires composées de pieds-noirs ultras[2].

 

D’ailleurs, l’un des principaux acteurs, le général Bigeard, répugne lui-même dans ses Mémoires à employer ce mot :

 

« En fait, il ne s’agit pas d’une bataille, mais tout simplement et hélas, d’un travail policier (…). Je n’ai pas aimé cette période, nous étions tellement forts face à quelques bombes, quelques armes, quelques tueurs, et pourtant des gosses, de belles jeunes filles, de jeunes garçons innocents mouraient ; d’autres avaient bras et jambes arrachés… »

 

Général Marcel Bigeard, Pour une parcelle de gloire, 1975[3]

 

L’expression est cependant devenue courante, comme en témoignent, entre autres, les titres de film (Gillo Pontecorvo, 1965) et de livres (Massu, La vraie bataille d’Alger, 1971[4]; ou, à l’opposé, de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, 1972[5]).

 

Genèse de l’affrontement

 

L’année 1956 est, à bien des égards, celle d’un tournant. Au début de l’année, un Front républicain a porté au pouvoir un gouvernement Guy Mollet. Aux promesses de la campagne électorale de fin 1955 succède la réalité d’un accroissement considérable de l’effort de guerre. Le FLN est sur la défensive. 

 

Les causes immédiates sont à rechercher dans l’escalade, d’abord verbale, puis hélas sanglante, entre autorités françaises et FLN.

 

Au lendemain de la capitulation du 6 février 1956[6], Guy Mollet installe à Alger, comme Ministre résidant[7] son camarade de Parti Robert Lacoste, arrivé le 10 à Alger. Le 16, l’assassinat de trois colons isolés (ferme Cruet) crée un état de choc dans la population française d’Algérie. Lacoste déclare, devant l’Assemblée algérienne :

 

« Les fanatiques aveuglés apprendront à leur dépens que la France frappe d’autant plus fort qu’elle a conscience d’être plus juste. »

 

Robert Lacoste, Déclaration, 21 février 1956[8]

 

Le message implique-t-il le retour des exécutions capitales ? Le FLN distribue alors un tract[9] qui menace directement de représailles, en ce cas, la population européenne :

 

« M. Guy Mollet n’a rien trouvé d’autre à dire que l’Algérie resterait française à tout jamais et qu’il ferait exécuter les condamnés à mort. Si le gouvernement français fait guillotiner les condamnés à mort, des représailles terribles s’abattront sur la population civile européenne. »

 

Front de Libération nationale, Alger, 23 février 1956[10]

 

Fin avril, une nouvelle série d’assassinats vise des Européens (ciblés : des policiers connus comme tortionnaires), faisant 3 morts et de nombreux blessés[11]. En mai, on relève 26 victimes civiles européennes à Alger[12]. Il s’agit d’attentats individuels, à l’arme blanche ou à l’arme à feu. La France s’estime en droit, en devoir, de réagir.

 

C’est le 5 juin 1956 que se tient la réunion du Conseil supérieur de la Magistrature qui va déclencher le processus classique répression / terrorisme / répression… Ce jour-là, à l’Élysée, sous la présidence de René Coty, une majorité se prononce en faveur de la reprise des exécutions. François Mitterrand, Garde des Sceaux, a pesé en faveur de cette décision[13]

 

Le 16 mai, la guillotine avait été amenée dans la cour centrale de la prison de Barberousse, à Alger. Les autorités sur place n’attendaient plus que l’ordre de reprise des exécutions. Le 19 juin, au petit matin, l’irréparable est commis : dans la cour de la prison Barberousse, à deux pas de la Casbah, Ahmed, ou Hamida, Zahana, dit Zabana, 30 ans, et Abdelkader Ferradj Ben Moussa, 35 ans, sont exécutés – les premiers de la guerre d’Algérie.

 

Les ordres du FLN sont alors explicites : il faut venger ces martyrs par une violence aveugle. D’autres Européens, civils, policiers ou militaires, sont alors abattus (20 actes de ce type durant la seconde quinzaine de juin, 15 autres courant juillet[14]).

 

Dans la nuit du 9 au 10 août, un attentat est commis rue de Thèbes, en pleine Casbah, par une Organisation de la Résistance de l’Afrique française (ORAF), dite également Comité des Quarante, en fait un groupe autoproclamé contre-terroriste, dirigé par André Achiary, l’ancien sous-préfet de Guelma, déjà responsable de massacres en mai 1945[15], devenu attaché au cabinet de Soustelle. Les poseurs de la bombe sont deux activistes, Philippe Castille et Michel Fessoz[16]. Le bilan, dans ce quartier qui connaît une des plus fortes densités urbaines du monde, est effroyable : les pompiers français évoquèrent une quinzaine de cadavres, Germaine Tillion 53[17], le FLN 73 ; il y eut plusieurs dizaines, peut-être plusieurs centaines de blessés, parmi les éléments les plus démunis de la population algéroise.  

 

« Jusqu'au massacre de la rue de Thèbes, nous ne faisions des attentats à Alger qu'en réponse à des arrestations massives ou à des exécutions. Mais là, nous n'avions plus le choix : fous de rage, les habitants de la Casbah ont commencé à marcher sur la ville européenne pour venger leurs morts. J'ai eu beaucoup de mal à les arrêter, en les haranguant depuis les terrasses, pour éviter un bain de sang. Je leur ai promis que le FLN les vengerait. »

 

Yacef Saadi, Témoignage, 2004[18]

 

C’est le 20 août (soit deux mois après les exécutions capitales de Barberousse), lors du Congrès de la Soummam, que la direction du FLN prend la décision de franchir un pas dans le terrorisme urbain, en l’encadrant[19]. Le responsable FLN de la ville d’Alger, Yacef Saadi, commence alors à former des équipes. Pour déjouer la surveillance, de jeunes femmes, habillées à l’européenne, Djamila Bouhired, Samia Lakhadi et Zohra Dif, sont chargées de poser les engins.

 

Le 30 septembre, deux bombes, déposées en des lieux fréquentés uniquement par des jeunes Européens, le Milk-Bar et la Cafétéria, font 8 morts et des dizaines de blessés. D’autres attentats ont lieu dans les jours suivants. Un climat de crainte permanente s’instaure.

 

L’assassinat du président des Maires d’Algérie, Amédée Froger (28 décembre), puis ses obsèques (30 décembre), qui donnent lieu à des ratonnades[20] meurtrières, achèvent cette terrible année 1956.

 

Au sein de la population européenne d’Algérie, l’émotion est intense. Les plus résolus dénoncent le laxisme des autorités, exigent une politique de répression. Ils auront  satisfaction.

 

La Bataille elle-même

 

En mars 1956, l’Assemblée avait accordé au gouvernement des pouvoirs spéciaux[21], offrant ainsi un cadre juridique à toutes les capitulations. La remise de plein gré de tous les pouvoirs à des militaires par l’autorité civile est sans doute un acte unique dans l’histoire française. C’est pourtant ce que firent le gouvernement et, à sa suite, les responsables civils en Algérie.

 

C’est le 4 janvier – pratiquement le premier anniversaire de l’avènement du gouvernement de Front républicain –, à l’hôtel Matignon, que le pas est franchi. Sous la présidence de Guy Mollet, les ministres Christian Pineau (Affaires étrangères), Paul Ramadier (Finances), Robert Lacoste (Algérie), Maurice Bourgès-Maunoury (Défense) et Max Lejeune (secrétaire d’État à la Défense) décident de confier la ville d’Alger au général Massu et à ses parachutistes.

 

Le 4 est un vendredi. Durant le week-end, Lacoste refranchit la Méditerranée, puis met au point les derniers détails. Le lundi 7, au matin, le préfet Serge Barret, signe une délégation au général Massu[22].

 

« Article 1er. L’ensemble des pouvoirs de police, normalement dévolus à l’autorité civile, sont dévolus à l’autorité militaire.

 

Article 2. Le général Massu est chargé de l’exécution du présent arrêté. »

 

L’armée a donc désormais tous les pouvoirs, en particulier ceux de police.

 

La première initiative prise par l’armée est de faire défiler les paras, dans un ordre impeccable, sur le front de mer. Bigeard est en tête. Yacef Saadi, noyé dans la foule des musulmans qui observent, est impressionné[23]. Dans la journée a lieu la première descente. Le même jour, le plus grand tirage de la presse française titre en Une :

 

« Alger (quartier arabe) : 10.000 paras ont fouillé la Casbah, sous la direction du général Massu. »

 

France-Soir,  7 janvier 1957

 

C’est immédiatement une violence à l’état brut qui est appliquée. Sur le terrain, c’est le colonel Bigeard[24] qui mène l’action, avec des méthodes éprouvées : quadrillages, investissements de maisons, arrestations massives, arbitraires (et parfois au hasard), emprisonnements et tortures.

 

L’homme ne s’en est d’ailleurs jamais caché, même s’il a nié avoir personnellement pratiqué cette torture. Pour qui sait lire à mi-mot sa prose, la vérité est bien dite :

 

« Comme dans le maquis, les fells sont organisés. C’est cette structure qu’il faut découvrir. Comme toujours, les renseignements sont indispensables. »

 

Général Bigeard, De la brousse à la jungle, 1994[25]

 

Or, comment obtenir ces renseignements ?

 

Paul Teitgen , alors secrétaire général de la Préfecture d’Alger, expliquait :

 

« Lâcher une poignée de parachutistes… quinze-cents parachutistes dans un quartier d’Alger… arrêter n’importe qui, n’importe quoi, à n’importe quelle heure, n’importe comment… sans aucun contrôle de personne… ça ne pouvait pas ne pas donner des “bavures“, comme disait Massu – c’est lui, le terme “bavures“ – “bavures“ graves… » 

 

Paul Teitgen, Témoignage, 1991[26]

 

On peut dire que c’est à l’occasion de la bataille d’Alger que la torture, déjà massivement pratiquée dans les campagnes, s’est généralisée à toute l’Algérie. Jacques Duquesne, envoyé spécial de La Croix à l’automne 1957, raconte cette anecdote. Il est reçu par Me Popie, ancien dirigeant des mouvements de jeunesse catholiques, un des derniers Français libéraux d’Alger (il sera ensuite assassiné par l’OAS) :

 

« Il me parla de la torture. Je pratiquais le doute, systématique. C'était mon devoir de ne rien croire qui ne fût vérifié. Il me tendit l'écouteur de son téléphone: “Vous allez entendre“. Il appela le colonel Trinquier, qui commandait alors le DPU (dispositif de protection urbaine), l'obtint assez vite. “Mon colonel, je vous remercie. J'ai vu mon client, Mohammed X, et il n'a pas été torturé par vos services“. Réponse du colonel (que je résume) : “C'est normal, cher Maître, puisque vous étiez intervenu“. »

 

Jacques Duquesne conclut :

 

« La torture était de règle; la non-torture, l'exception. »

 

Jacques Duquesne, L’Express, 30 novembre 2000[27]

 

Le 8, la Casbah est entourée d’une barrière de protection, avec fils de fer barbelés, filtrages, contrôles. Dans la nuit du 14 au 15, une immense rafle a lieu dans la vieille ville. Ce ne sera pas la dernière.

 

Pourtant, le terrorisme frappe encore (bombes à l’Otomatic et au Coq hardi, 26 janvier, 4 morts ; bombes dans les stades algérois, 10 février, 8 morts).

 

Il y a un répit de quelques mois. La disproportion des forces est éclatante. Les réseaux FLN sont sur la défensive[28]. Les hommes politiques et la presse favorables à la guerre, en France et en Algérie, crient victoire.

 

Mais les attentats reprennent. En mai, ce sont des parachutistes isolés qui sont assassinés en pleine rue. Surtout, l’attentat de la Corniche, le 9 juin 1957, qui fait 8 morts et 92 blessés, dont une dizaine de mutilés, dans la population européenne, relance la tension. Le 11, lors des obsèques, de véritables chasses à l’homme ont lieu. Cinq Musulmans sont lynchés.

 

Les Français doivent se rendre à l’évidence. Seule une première phase de la Bataille d’Alger a été gagnée.  

 

Une seconde phase

 

En juillet, Massu rappelle Bigeard, qui avait quitté Alger en mars. Avec le colonel Godard, ils (re)prennent le commandement des opérations de terrain. Les ratissages dans la Casbah recommencent.  

 

C’est à cette occasion qu’une expression fit son apparition : les crevettes Bigeard. Témoignage de Paul Teitgen : 

 

« Bigeard, le courageux Bigeard, arrêtait les bonshommes – les questions de la torture, je n’en parle pas pour le moment – il leur mettait les pieds dans une cuvette, il remplissait de ciment… et puis c’est tout… les pieds étaient pris, on mettait le gars dans un hélicoptère, on les lâchait en pleine mer… la mer les renvoyait… ce que les gens d’Alger appelaient les “crevettes Bigeard“, les “crevettes“ !  C’est vous dire l’atmosphère dans laquelle on vivait. »

 

Paul Teitgen, Témoignage, 1991[29]

 

Outre ces exécutions particulièrement cyniques, d’autres, plus classiques, furent effectuées. Paul Teitgen affirma que, sur les 24.000 assignations à résidence qu’il avait signées, 3.024 avaient disparu. Or, le chiffre de militants clandestins du FLN à Alger, oscille, selon les études, entre 1.500 et 5.000…

 

On sait que c’est pour protester contre ces pratiques que Paul Teitgen démissionna, non sans avoir utilisé l’expression « crimes de guerre » comparables aux sévices qu’il avait lui même supportés de la part de la Gestapo[30].

 

Ces méthodes radicales permirent une victoire militaire. Le 24 septembre, Yacef Saadi, chef algérois du FLN, est capturé. Le 8 octobre, le dernier cadre, Ammar Ali, dit Ali-la-Pointe, est cerné. Avec Hassiba ben Bouali, Mahmoud Bouamidi et Yacef Omar, jeune garçon appelé Petit Omar, ils refusent de se rendre. Leur cache est totalement détruite par des explosifs.

 

L’historiographie date habituellement de ce 8 octobre, après donc dix mois de combat inégal, la fin de cette Bataille d’Alger.  

 

Au terme des événements, l’organisation du FLN était décapitée, durablement affaiblie, ses derniers activistes recherchés, traqués.

 

Quel bilan ?

 

Dix ans plus tard, Robert Lacoste rappelait avec une certaine fierté ce bilan : 

 

« D’accord avec le général en chef qui était le général Salan, le maintien de l’ordre dans le grand Alger, une agglomération de sept cent mille habitants, a été confié à Massu et à sa division. Ils ont travaillé avec beaucoup de détermination et de célérité. Et au bout de peu de temps le seul régiment de Bigeard revenait avec 87 bombes de toutes dimensions et souvent puissantes. Imaginez que ces 87 bombes n’aient jamais été récupérées ! Elles auraient éclaté partout, probablement dans un délai assez court et dans les quartiers les plus sensibles. Les sept cent mille personnes de cette immense agglomération auraient été secouées dans tous les sens ! Nous aurions eu des collisions sanglantes entre les communautés. Nous aurions eu un fleuve de sang et sûrement des incendies monstrueux. La présence de la France et tout son acquis auraient disparu dans cette tourmente. »

 

Robert Lacoste, Témoignage, 1967[31]

 

Même argumentation chez Massu : les quelques excès de mes troupes ont évité un bain de sang généralisé, affirmait-il toujours, dans La vraie bataille d’Alger, en 1971.

 

Mais, justement, la publication de ce livre entraîna une nouvelle escalade de polémiques. Le général de Bollardière, qui représentait pour beaucoup l’anti-Massu, plaça sa réplique sur le terrain de l’humanisme. Mais la plus cinglante réponse fut sans aucun doute celle de Jules Roy, doublement concerné (Pied noir et ancien officier) :   

 

« Le mensonge, c’est vous. Et vous n’avez pas fini de recevoir en plein visage des baquets de sang. »

 

Jules Roy, J’accuse le général Massu, 1972[32]

 

En fait, les deux parties avaient, chacune dans sa logique, raison. Militairement, on pouvait, certes, parler de victoire, au moins provisoire, mais d’une victoire à la Pyrrhus[33].

 

Car, humainement, à quel prix ? Au delà de la polémique sur les chiffres de morts ou disparus[34] (3.024 selon Paul Teitgen[35], 300 selon Massu[36]), des dizaines de milliers d’Algérois, c’est-à-dire un nombre bien plus important que celui des vrais militants, furent raflés, emprisonnés, beaucoup torturés, certains assassinés. Il y eut, toujours d’après Teitgen, 24.000 assignations à résidence. La grande majorité – sans doute la quasi totalité – de ces personnes arrêtées venaient de la Casbah. Or, celle-ci compte, en 1957, 74.000 habitants. Si l’on élimine les enfants (la population est d’une extrême jeunesse), on peut donc considérer, sans risque de se tromper, qu’un adulte sur deux a été arrêté lors de cette période. Aucune famille ne fut épargnée. Comment des haines farouches – et définitives – pouvaient-elles ne pas naître ?

 

Drame humain, la Bataille d’Alger fut également une catastrophe politique pour l’autorité civile et la hiérarchie militaire qui l’avaient initiée : si, comme l’ont maintes fois dit et écrit les théoriciens de la guerre révolutionnaire, l’enjeu était le contrôle de la population, la France a perdu cette bataille-là – la plus importante – et définitivement, au cours du premier semestre 1957.

 

Dès le premier jour de l’application de ces méthodes, un commissaire de police pied-noir, incorporé de son plein gré dans le corps des officiers paras, avait démissionné : en passant tout le monde « à la moulinette » sans autre forme de procès, avait-il déploré, nous allons jeter une grande partie de la population dans les bras du FLN[37]. Ce qui fut fait.

 

Le fossé entre la population algéroise – et, au-delà, algérienne – et la France officielle était devenu infranchissable. Le FLN, décapité – pour combien de temps ? – militairement, n’avait pas été politiquement affaibli. Il avait au contraire l’écoute d’un nombre plus grand d’Algériens, même modérés, dégoûtés par la conduite de l’armée française.

 

Il faut y ajouter une dimension qui devait s’avérer catastrophique les années suivantes : en livrant les clés de la solution à l’armée – tout en refusant de sa salir les mains – le pouvoir politique avait créé un précédent d’une rare dangerosité : en 1958, puis en 1961, les officiers les plus Algérie française s’en souvinrent…

 



[1] Alger, Ed. Baconnier

[2] In Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, Paris, La Découverte, Coll. Cahiers Libres, 2004

[3] O.c.

[4] O.c.

[5] O.c.

[6] Voir l’entrée Tomates (Journée des ---, 1956)

[7] Et non résident. Par cette subtilité, les politiques avaient voulu souligner que Lacoste resterait en permanence en Algérie durant son mandat.

[8] L’Écho d’Alger, 22 février

[9] Selon Guy Pervillé (Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Ed. A & J. Picard, Coll. Signes du temps, 2002), ce tract est rédigé par Abane Ramdane. L’auteur commet cependant une légère erreur en le datant du 26 février.

[10] « Un tract des maquis algériens », L’Express, 24 février

[11] Le Journal d’Alger, 29 avril

[12] Guy Pervillé, o.c.

[13] François Malye & Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 2010

[14] Yacef Saadi, o.c. 

[15] Les coupables, connus des autorités – et d’ailleurs d’une partie des Européens d’Alger – ne seront jamais inquiétés

[16] Ces mêmes hommes seront les auteurs de l’attentat au bazooka contre le général Salan, le 16 janvier 1957

[17] Les ennemis complémentaires, Paris, Éd. de Minuit, 1960

[18] In Marie-Monique Robin, o.c.

[19] Gilbert Meynier, o.c.

[20] Voir cette entrée

[21] On sait que le vote favorable des députés communistes est aujourd’hui encore l’objet d’une intense polémique

[22] Le Monde, 9 janvier

[23] Renaud de Rochebrune & Benjamin Stora, La guerre d’Algérie vue par les Algériens, Vol. I, Des origines à la bataille d’Alger, Paris, Denoël, 2011

[24] Bigeard fera deux séjours à Alger durant cette année 1957 : de janvier à mars, puis de juillet à septembre (De la brousse à la jungle, Paris, Hachette / Carrère, 1994)

[25] O.c.

[26] Télévision, émission « Témoignages sur la “bataille d’Alger“ et la torture », 30 septembre ; Site Internet INA.fr (le langage parlé de l’interview a été respecté)

[27] « Torture : le témoignage inédit de Jacques Duquesne »

[28] Renaud de Rochebrune & Benjamin Stora, o.c.

[29] Témoignage cité

[30] Lettre à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie, 29 mars 1957, rendue publique pour la première fois par Le Monde, 1 er octobre 1960

[31] In Roger Stéphane & Roland Darbois, Mémoires de notre temps, Paris, Calmann-Lévy, 1967

[32] Paris, Éd. du Seuil, 1972

[33] Matthew Connelly, L’arme secrète du FLN. Comment de Gaulle a perdu la guerre d’Algérie, Paris, Payot & Rivages, 2011

[34] Guy Pervillé, « À propos des 3.024 disparus de la bataille d’Alger : réalité ou mythe ? », Site Internet Guy Pervillé, 22 avril 2008

[35] Témoignage cité

[36] O.c.

[37] Cité par Jacques Delarue, « La police en paravent et en rempart », in Jean-Pierre Rioux (dir.), La guerre d’Algérie et les Français, Colloque IHTP / CNRS, 15 au 17 décembre 1988, Paris, Éd. Fayard, 1990

ARPENTS de neige

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

ARPENTS de neige

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Cartiérisme & Cartiériste (s)

* Mise en valeur de la France

Bibliographie

 

Voltaire, Candide, Paris, 1759

 

Émile Levasseur, Communication à l'Académie des Sciences morales et politiques, in Revue d’Histoire littéraire de la France, 2 è année, 1895 ; Joseph Tassé, Voltaire, Mme de Pompadour et quelques arpents de neige, Québec, Lévis, Pierre-Georges Roy, 1898 ; Alphonse Aulard, « Voltaire et le Canada », Revue La Révolution française, janvier 1913 ; Marcel Trudel, L’influence de Voltaire au Canada, Paris, FIDES, 1945

 

Données de base

 

Dans un des passages les plus célèbres de son Candide, Voltaire utilise cette expression, vaguement méprisante, pour désigner les possessions françaises, « quelques arpents de neige vers le Canada ». L’arpent est une ancienne unité de mesure variant selon les temps et les lieux. Le mot implique de préférence une petite surface.

 

Le texte

 

Lorsque Voltaire publie son Candide, France et Angleterre sont en train de s’affronter dans la Guerre appelée plus tard de Sept ans.

 

La formule célèbre est dans la bouche d’un de ses personnages, fantasque, à qui Candide avait demandé : « Vous connaissez l’Angleterre, y est-on aussi fou qu’en France ? ». Réponse :  

 

« C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas. »

 

En 1759, année de publication de ce texte, précisément, tombe Québec (mort de Montcalm). En 1763, le traité de Paris fera perdre à la France tout le Canada.

 

On aurait cependant tort de considérer ce jugement de Voltaire comme celui d’un original, soucieux de se démarquer d’une opinion attachée aux possessions outre-mer. Au contraire, ni les autorités – le roi, la Cour – ni l’opinion, si tant est qu’on puisse en parler à cette époque, n’ont vécu la perte du Canada comme une amputation.   

 

Interprétations

 

L’interprétation qui court partout est que Voltaire, tout à la fois continuateur et précurseur d’un courant de pensée très ancien en France, et qui n’a jamais cessé durant l’ère coloniale, dénonçait les aventures lointaines, alors que l’intérêt du pays était la défense et la mise en valeur de son propre sol. L’expression figure d’ailleurs parfois sous des formes fantaisistes (« Le Canada, ce n’est que quelques arpents de neige, qui ne vaut rien »), alors que le texte est un classique mille fois imprimé et qu’il suffit de s’y reporter.

 

Le Parti colonial ne pardonna jamais à Voltaire « l’inepte boutade des “quelques arpents de neige“ »[1]. Un siècle et demi plus tard, un publiciste persistait à penser que cette seule phrase avait pu changer un processus historique :

 

« Je ne veux pas redire cette histoire si douloureuse pour nous, mais comment ne pas donner un souvenir à l'héroïque Montcalm, qui eût facilement conservé le Canada à la France, si les philosophes d'alors n'avaient pas si dédaigneusement fait leur deuil de ces “quelques arpents de neige“ ? »

 

Chanoine Louis-Augustin Lorain, Autour du Congrès de Montréal, 1911[2]

 

Cette phrase donnait un argument de poids à ce même Parti : seule la persévérance permettrait de maintenir l’Empire :

 

« Peut-on juger, au début d’une entreprise, ce qu’elle pourra coûter ou rapporter dans l’avenir ? Les quelques “arpents de glace“ que Louis XV abandonnait si aisément en 1763 sont devenus le Canada. Le pays de la fièvre et de la mort que, en 1846 encore, quelques Français voulaient évacuer, est aujourd’hui l’Algérie, qui fait avec la mère patrie un demi-milliard de commerce. »

 

François Bernard, De la colonisation, 1901[3]

 

CQFD.

 

Jusqu’à la fin de l’ère coloniale, donc durant deux siècles pleins, la formule voltairienne devint pour cette mouvance le symbole du caractère antipatriotique de toute hostilité aux conquêtes coloniales. Regardez, affirmait-on, ce que serait l’Empire français, si en plus de nos possessions africaines et asiatiques, nous avions une riche et puissante colonie en Amérique du Nord : nous rivaliserions avec l’Angleterre, éternelle ennemie coloniale de la France.  

 

A contrario, Voltaire eut ses défenseurs. Son œuvre devint, au tournant du XIX è et du XX è siècles, un enjeu entre une Église conservatrice, ralliée à la cause coloniale et pratiquant la surenchère patriotique, ravie d’égratigner une icône des Lumières, et une gauche républicaine, récusant le procès fait à l’écrivain.

 

À la fin du XIX è siècle, un critique connu, Émile Levasseur, mit en garde contre une interprétation trop unilatérale :

 

« Voltaire est en général peu partisan des colonies ; il blâme les guerres coloniales et regarde particulièrement le Canada comme une possession onéreuse et sans aucune importance. Mais dans aucun de ses ouvrages historiques il n'a écrit que le Canada consistait en “quelques arpents de neige“. L'expression ne se trouve pas non plus dans sa correspondance. Elle se trouve seulement dans un de ses romans, “Candide“, où Voltaire la met dans la bouche d'un personnage qui a beaucoup d'autres hardiesses de langage. De plus, l'expression “quelques arpents de neige“ ne s'applique pas à la cession faite par le traité de Paris en 1763, puisque le roman a été publié pendant la guerre et avant la prise de Québec. Elle ne s'applique pas davantage au Canada. Le philosophe Martin ne dit pas en effet que le Canada consistât en quelques arpents de neige, mais que “les deux nations étaient en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada“ : c'est-à-dire au sujet des limites de l'Acadie et du Canada, ainsi que de l'Ohio, qui étaient un sujet de contestation depuis le traité d'Utrecht. »

 

Émile Levasseur, Conférence, 1895[4]

 

Voltaire trouva surtout un avocat d’exceptionnelle qualité et érudition en la personne d’Alphonse Aulard[5], titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, par ailleurs membre éminent de la Ligue des Droits de l’Homme. L’historien récusa l’étiquette, considérée comme infamante, d’anticolonialisme, accolée à l’œuvre de Voltaire. L’écrivain, plaida-t-il, n’était pas a priori contre toute possession coloniale. Il était par exemple très attaché à la Louisiane. Mais il est vrai qu’il considérait le Canada comme « une colonie improductive ». Aulard cita divers textes de Voltaire :

 

« Je voudrais que le Canada fût au fond de la mer Glaciale, même avec les révérends pères jésuites de Québec, et que nous fussions occupés, à la Louisiane, à planter du cacao, de l'indigo, du tabac et des mûriers, au lieu de payer tous les ans quatre millions pour nos nez à nos ennemis les Anglais, qui entendent mieux la marine et le commerce que messieurs les Parisiens. »

 

Lettre, 5 mai 1758[6]

 

« Le Canada n’est qu’un sujet éternel de guerres malheureuses. »

 

Lettre[7], 24 novembre 1759[8]

 

« Je n'ai jamais conçu comment on a pu choisir le plus détestable pays du nord, qu'on ne peut conserver que par des guerres ruineuses, et qu'on ait abandonné le plus beau climat de la terre, dont on peut tirer du tabac, de la soie, de l'indigo, mille denrées utiles et faire encore un commerce plus utile avec le Mexique. »

 

Lettre[9], 1 er novembre 1760[10]

 

« Je me soucie très peu du Canada ; je ne l’ai jamais aimé. »

 

Lettre[11], 10 décembre 1762[12]

 

« Ces quinze cents lieues, dont les trois quarts sont des déserts glacés, n'étaient peut-être pas une perte réelle. Le Canada coûtait beaucoup et rapportait très peu. Si la dixième partie de l'argent englouti dans cette colonie avait été employé à défricher nos terres incultes en France, on aurait fait un gain considérable, mais on avait voulu soutenir le Canada, et on a perdu cent années de peine avec tout l'argent prodigué sans retour. »

 

Précis du siècle de Louis XV, 1768[13]

 

Aulard expliquait cette attitude, outre par le simple calcul économique, par l’hostilité de l’écrivain aux Jésuites, mais également par le manque de patriotisme des colons français du Québec, qui acceptèrent facilement la domination anglaise :   

 

« Les colons du Canada aimèrent mieux vivre sous les lois de la Grande-Bretagne que de venir en France. »

 

Précis du siècle de Louis XV, 1768[14]

 

Défendant Voltaire, Aulard a certes prouvé qu’il n’était pas hostile par principe à toute conquête coloniale – ce qui, alors, était un compliment – mais il a bel et bien confirmé que la phrase sur les « arpents de neige » n’était pas un accident : Voltaire n’a « jamais aimé » le Canada. 



[1] Abbé D.M.A. Magnan, Histoire de la race française aux Etats-Unis, Paris, Libr. Charles Amat, 1912 (Gallica)

[2] Paris, Gabriel Beauchesne & Cie, Éd. (Gallica)

[3] In Maxime Petit (dir.), Les colonies françaises. Petite encyclopédie coloniale, Vol. I, Paris, Libr. Larousse

[4] Communication citée

[5] Art. cité

[6] Lettre citée par Alphonse Aulard (art. cité), mais qui ne figure pas dans la Correspondance des Œuvres complètes (VoL. XXXVII, Paris, Libr. Hachette, 1891)

[7] À M. le comte D’Argental

[8] In Œuvres complètes, Vol. XXXVII, o.c. 

[9] À M. le comte D’Argental 

[10] In Œuvres complètes, Vol. XXXVIII, Paris, Libr. Hachette, 1891

[11] À M. le marquis d’Argental

[12] In Œuvres complètes, Vol. XXXIX, id.

[13] In Œuvres complètes, Vol. XIII, Paris, Libr. Hachette, 1900

[14] Id.

AFFAIRE des Généraux

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

 

AFFAIRE des Généraux

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Affaire des Fuites

* Guerre d’Indochine (1945-1954)

* Trafic des Piastres

Bibliographie

 

Alexander Werth, La France depuis la guerre, 1944-1957, Paris, Gallimard, 1957 ; Georgette Elgey, Georgette, Histoire de la IV è République, Vol. I, La République des illusions, Paris, Fayard, Coll. Les grandes Études contemporaines, 1965 ; Claude Angelli & Paul Gillet, La police dans la politique (1944-1954), Paris, Grasset, 1967 ; Philippe Bernert, Roger Wybot et la bataille pour la DST, Paris, Presses de la Cité, 1975 ; Jules Moch, Une si longue vie, Paris, Robert Laffont, 1976 ; Danièle Domergue-Cloarec, « La mission et le rapport Revers », Revue Guerres mondiales, n° 148, 1987 ; Roger Faligot & Pascal Krop, DST Police secrète, Paris, Flammarion, 1999 ; Alain Ruscio, La guerre française d’Indochine, Bruxelles, Éd. Complexe, Coll. La mémoire du siècle, 1992 ; Philippe Marcus, La République trahie, de l’affaire des généraux à l’affaire des fuites, Paris, Le Cherche-Midi, 2009

 

Données de base

 

Nom d’un des plus pénibles scandales liés à la guerre française en Indochine : la divulgation d’un rapport rédigé par le chef d’état-major de l’armée française, puis la révélation de ses liens troubles avec un autre officier général, un aventurier, ancien collaborateur, puis des Vietnamiens de France dont probablement des agents doubles, enfin avec divers milieux politiques. Cet épisode accentua le malaise, déjà présent dans une opinion française qui fut le plus souvent sourdement hostile à ce conflit du bout du monde.

 

La mission et le rapport Revers

 

Au moment de la guerre d’Indochine, le général Georges Revers – on imagine que les humoristes de l’époque utilisèrent ce nom – avait déjà derrière lui une carrière honorable, si l’on excepte un passage par la fidélité à Pétain, de 1940 à 1943. Chef d’état-major général de l’armée française depuis 1947, il était évidemment concerné au premier chef par le conflit indochinois.

 

En mai 1949, il effectue une tournée d’inspection en Indochine. Il écoute attentivement tous les officiers en poste, fait lui-même des observations. De retour en France, il est porteur de diverses conclusions, d’ordre politique ou militaire, qu’il résume dans un Rapport, classé ultra secret : jugement critique sur l’état d’esprit et la stratégie du commandement sur place, conclusions pessimistes, loin des discours officiels, type dernier quart d’heure[1], qui règnent alors.

 

Chacun sait à ce moment qu’en Chine, le basculement des forces entre nationalistes et communistes est en cours (la proclamation de la République populaire aura lieu en octobre). Les positions françaises au Tonkin, proche de la frontière, sont évidemment menacées à terme. Quelques jours avant l’éclatement de l’affaire, Revers livre à la presse sa conclusion majeure : 

 

« Un devoir international : couvrir la frontière sino-tonkinoise. »

 

Général Georges Revers, Combat, 4 août 1949

 

Seize mois avant la bataille de la RC 4 (Cao Bang-Lang Son), le rapport Revers est donc prémonitoire sur deux aspects : il sait que les troupes communistes chinoises arriveront dans les mois qui suivent à la frontière (ce sera fait en décembre) et il anticipe sur la nécessité de l’engagement américain auprès de la France (d’où l’expression « devoir international »).

 

Ces enjeux internationaux cachaient (mal) également des calculs politiciens sordides. La formule de conclusion du Rapport Revers était précise :

 

« L’Indochine peut et doit être sauvée. Il lui faut un chef militaire ayant du prestige et une grande autorité personnelle. »

 

Général Revers, Rapport, juin 1949[2]

 

Sous entendu : elle pouvait être sauvée… à condition d’éliminer l’équipe en place. On comprendra vite que Revers avait une arrière-pensée en critiquant le Haut commissaire, Léon Pignon, notoirement lié à ses ministres de tutelle (France d’outre-mer), Jean Letourneau, puis Paul Coste-Floret, tous trois MRP. Revers avait dans sa manche une solution de rechange avec son ami et complice le général Mast, qui faisait alors ouvertement campagne pour prendre le poste de Pignon, et le Parti socialste n’était pas étranger à cette manœuvre. 

 

Aventuriers, agents doubles et politiciens

 

Le psychodrame en gestation verra apparaître, au fur et à mesure que l’enquête progressera, un monde trouble. 

 

Le personnage principal, la plaque tournante de l’affaire, était un certain Roger Peyré[3], personnage sans moralité, « flibustier pour temps modernes, mâtiné de repris de justice et d’agent double » (Edgar Faure[4]), de surcroît ancien collaborateur, frappé d’indignité nationale à la Libération, puis… blanchi. Ce Peyré avait ses entrées au plus haut niveau, dans divers ministères, tutoyait les plus hauts personnages de l’État. Revers, lorsqu’il était aux commandes de l’armée française, s’adressait à lui avec un ton de déférence, allant jusqu’à demander à l’aventurier d’intercéder pour l’obtention de sa cinquième étoile[5]. Avant que l’affaire ne devienne publique, la DST avait tout de même commencé une enquête. Peyré fut arrêté, interrogé. Mais ni gardé, ni même surveillé. C’est le plus tranquillement du monde qu’il quitta la France, en novembre 1949, un mois avant les premières interrogations publiques sur un éventuel scandale. Il se réfugia en Amérique du Sud et… ne réapparut plus.

 

Second personnage, Hoang Van Co, animateur de la Délégation du Viêt Nam à Paris, antenne sur place du gouvernement Bao Dai. Avant la guerre mondiale, il avait été membre du cabinet du ministre des Colonies, Georges Mandel, puis avait travaillé, à Vichy, au ministère de l’Information. Le moins que l’on puisse dire donc est que son attachement à la cause nationaliste vietnamienne était récent. Après guerre, il avait un temps été membre du Parti socialiste SFIO, se vantait de ses relations maçonniques, fréquentait des hommes politiques français de tout premier plan, ministres compris. Propagandiste désormais de Bao Dai, il avait écrit deux ouvrages politiques à destination de la population française[6]. On comprendra, au fur et à mesure du développement de l’enquête, qu’il était en quelque sorte le trésorier de cette affaire. Lors d’une saisie opéré par la DST, deux de ses chéquiers furent saisis. Documents explosifs. Sur les souches, quelques-uns des noms les plus importants de la vie politique française du moment, appartenant à toutes les familles politiques, à l’exception  du PCF. Par exemple, il avait donné un million de francs au général Mast, par l’intermédiaire de… Peyré, un million au général Revers, 500.000 au vice-président socialiste de l’Assemblée nationale, André Le Troquer… Interrogé sur ces versements, Van Co répondit – cynisme ? candeur ? – que cet argent lui servait à « acheter les consciences »[7].

 

Le déclenchement

 

Le rapport du général Revers est achevé le 29 juin 1949, remis confidentiellement aux plus hautes autorités de l’État entre la fin juin et le début juillet. 

 

La première alerte arrive d’Indochine. Le 22 août, les services secrets, qui écoutent évidemment chaque jour la radio Viet Minh (qui émet de Rangoon), y entendent, avec l’effarement que l’on imagine, des extraits du rapport Revers.

 

À ce moment donc, et sans doute même plus tôt, certains décideurs, à Paris (mais lesquels ?), sont informés d’une fuite d’importance. Or, force est de constater qu’ils ne font strictement rien. La rivalité MRP / SFIO y est-elle pour quelque chose ?

 

Un mois plus tard, le 18 septembre, a lieu à Paris un curieux incident. Un soldat du Corps expéditionnaire du nom de Perez apostrophe, sur la plate-forme d’un autobus, deux Vietnamiens. Insultes, début de bagarre, puis intervention de la police. L’un des deux Vietnamiens, qui répond au nom de Do Dai Phuoc, fouillé, est retrouvé en possession du fameux rapport Revers. Rétrospectivement, on put à juste titre s’interroger sur le caractère spontané de cette fameuse bagarre. Qui avait eu intérêt à braquer ainsi les projecteurs sur une faille majeure du système de sécurité militaire français ? Il s’agissait sans aucun doute d’un nouvel épisode de la lutte MRP / SFIO, par guerre des polices interposée.

 

Trois années plus tard, devant une autre Commission parlementaire d’enquête (celle sur le trafic des piastres), le général Revers déclarera qu’il avait « l’impression formelle » que la bagarre de l’autobus était un « coup monté »[8]. Il ne fut pas le seul.

 

Ce n’est plus une fuite, c’est une trombe, un Niagara[9]

 

Dès ce moment, en tout cas, une enquête plus approfondie est entreprise.

 

Do Dai Phuoc se révèle être en liaison avec Hoang Van Co, par l’intermédiaire de la Délégation générale du Viêt Nam en France. Une perquisition à son siège permet de découvrir quatre-vingts ( ! ) copies du rapport Revers[10]. Plus aucun doute n’est alors permis : les agents du Viet Minh en métropole – forcément infiltrés dans les milieux baodaïstes – ont bien été en possession du rapport, et c’est par eux que la radio du Viet Minh a eu l’information. Ce rapport est sans aucun doute, à ce moment, sur le bureau du général Giap. 

 

Les principaux responsables politiques français, MM. Queuille, président du Conseil, Ramadier, ministre de la Défense, Moch, ministre de l’Intérieur, sont prévenus le 22 septembre. Les deux premiers sont dans le bureau de Vincent Auriol, président de la République, le 23 au matin.

 

Dans un premier temps, c’est la frayeur qui l’emporte sur le souci d’efficacité. Tout faire plutôt que de rendre public un tel scandale. Le raisonnement des responsables français est résumé par Auriol :

 

« Queuille et Ramadier me disent que c’est très ennuyeux ; que l’instruction va faire connaître qu’un chef d’état-major a violé les secrets de la Défense nationale ; alors les Américains et les Alliés n’auront pas confiance en notre Défense nationale et se demanderont si on peut compter sur la France. »

 

Vincent Auriol, Journal, 23 septembre 1949[11]

 

Auriol précise d’ailleurs qu’il n’est pas d’accord, lui, avec ce raisonnement. Il est partisan de « confier cela immédiatement à la justice militaire ». Mais on sait que cette IV è République n’avait guère laissé de pouvoir au Président. Les ministres mettent en place leur argumentaire : il y a eu divulgation d’un rapport à dimension politique, non de secrets militaires. Auriol s’incline. 

 

Malgré ces précautions, une partie de la presse commence à bruisser de rumeurs. C’est de la droite que viennent les premières attaques :

 

« Une affaire stupéfiante. Une partie du rapport du général Revers sur la situation en Indochine aurait été transmise au Viet Minh. »

 

Le Matin, 29 septembre 1949

 

Une autre attaque de ce type vient d’un pamphlétaire à la réputation sulfureuse, ancien de l’UDSR, puis du RPF, Jean Nocher, qui reprend la thèse classique du coup de poignard dans le dos, dont il rend nommémemnt responsable Ramadier (L’Espoir de Saint-Étienne, 1 er décembre)[12].

 

Mais la grande presse ne suit pas.

 

Des mesures (relativement) discrètes sont alors prises. Mast est mis en congé pour trois mois le 5 octobre 1949. Comme il devait être atteint par la limite d’âge en janvier suivant, la IV è République ajoute l’hypocrisie à la maladresse. Revers est destitué de ses responsabilités le 7 décembre.

 

L’impression qui prévaut est que les responsables politiques, informés depuis août – ou septembre, hypothèse minimale – des fuites, ont évincé ces officiers généraux afin de gagner du temps.  

 

Y a-t-il une affaire des généraux ?

 

Fin 1949, c’est de la presse américaine – ce qui est hautement significatif – que viennent les premiers articles de la grande presse. Le 26 décembre, Time publie une étude au titre évocateur : « France-scandal », signé d’un certain André Laguerre, aux attaches gaullistes anciennes et affirmées. La France, y était-il affirmé, est une véritable passoire en matière de secrets militaires.

 

Il n’est donc plus possible d’étouffer l’affaire, face à l’opinion française. C’est Le Monde qui ouvre les hostilités, par une question un peu pernicieuse, en titre de première page :

 

« Y a-t-il une affaire Mast-Revers ? »

 

Le Monde, 13 janvier 1950

 

Oui, il y a une affaire. Et il est même étonnant, qu’elle n’éclate que trois mois après la découverte des premiers rapports entre des mains vietnamiennes.

 

Et l’abcès va crever, dégageant un fumet peu plaisant. Rémy Roure, l’éditorialiste du Monde emploie le mot juste : cette guerre commence à ressembler à un cloaque[13]. À l’opposé politique, Roger Stéphane lui réplique : l’affaire, c’est la guerre elle-même, dans son principe même[14].

 

On connaît aujourd’hui – et en fait on a connu très tôt[15] – l ‘enchaînement des faits. De retour en France, Revers a achevé son rapport le 29 juin, on l’a dit. Il en remet un exemplaire à chaque responsable politique – président de la République, président du Conseil, ministre de la Défense –, ce qui est normal… mais en donne un également à Mast (mi-juillet). Première irrégularité, qui va permettre toutes les autres : Mast, certes officier général, n’a alors aucune fonction officielle liée à l’Indochine et, à ce titre, aucun droit à avoir connaissance de ce rapport. Mast, qui doit rendre des services à Peyré, lui transmet le document secret (19 juillet), probablement contre espèces sonnantes et trébuchantes. Puis Peyré le transmet à son tour à Van Co, au carnet de chèques généreux. Comme la Délégation baodaïste à Paris était probablement infiltrée par le Viet Minh, la suite est facile à comprenre…    

 

Le 17 janvier 1950, l’Assemblée nationale met la question, pour la première fois, à son ordre du jour. Georges Bidault, devenu entre temps président du Conseil, mais qui est bien obligé d’endosser la responsabilité de la gestion de la guerre d’indochine de ses prédécesseurs, présente des explications embarrassées : les politiques sont hors de cause, s’il y a des responsabilités, il faut les chercher du côté des généraux :

 

« Les fautes, quels que soient ceux qui les ont commises, ne seront ni défendues, ni couvertes. »

 

Georges Bidault, Assemblée nationale, 17 janvier 1950

 

Peu satisfaite, l’Assemblée adopte le principe d’une Commission parlementaire d’enquête, dont la direction est confiée au député MRP Eugène Delahoutre, et qui comprend, fait nouveau en cette période où les communistes étaient partout écartés, des représentants de tous les partis. Alors, par l’effet des enquêtes croisées des policiers, des parlementaires et des journalistes, les révélations se succèdent.  

 

Ce scandale apporta des arguments aux deux pôles de l’opposition à la politique des gouvernements. 

 

Dans l’hebdomadaire colonialiste Carrefour, Pascal Pia entame une campagne. Le RPF gaulliste, alors à l’apogée de sa puissance, y voit une confirmation de la thèse du coup de poignard dans le dos et de la faiblesse du régime pour y parer[16]. Jacques Soustelle, loin des engagegemnts d’extrême gauche de sa jeunesse, interroge, faussement crédule :

 

« Faites-vous la guerre en Indochine ? »

 

On imagine sa réponse ; en ces temps de jusu’auboutisme gaulliste en matière coloniale, il dénonce les tergiversations et hésitations de la IV è République :

 

« Le moment vient où le pays devra choisir entre le maintien de ce régime et le salut de l’Union française. »

 

Jacques Soustelle, Le Rassemblement, 25 novembre 1950

 

À l’opposé de l’échiquier, les communistes entament une de leurs plus violentes campagnes, trop heurreux de trouver là confirmation de leur condamnation de la sale guerre, réactivant un vieux mot du scandale de Panama, chéquards, allusion au carnet de chèques de Van Co. Le 27 janvier 1950, c’est la députée Jeannette Vermeersch qui défend les opinions de son groupe devant l’Assemblée nationale. Des quolibets, qui se transforment vite en injures – on passa tout près d’une bagarre généralisée – sont échangés[17]. Ce fut l’un des débats les plus violents de l’histoire de cette République. 

 

Mais le grand accusateur, côté communiste, a nom Maurice Kriegel-Valrimont, le député membre de la commission parlementaire d’enquête. Connaissant parfaitement ses dossiers, harcelant de questions précises les personnaliés auditionnées, refusant les faux-fuyants, il entreprit, de plus, de livrer chaque jour aux lecteurs de L’Humanité le contenu des séances, sous le titre général « Les mains sales » :

 

« À partir d’aujourd’hui, je dirai tous les jours la vérité que je sais sur les chéquards, les banqueteurs et les trafiquants. Je dirai la stricte vérité sur Van Co, Peyré, Queuille, Ramadier, Moch, Revers, Mast[18]… »

 

Maurice Kriegel-Valrimont, L’Humanité, 8 février 1950[19]

 

L’enlisement

 

Durant toute l’année, l’enquête parlementaire avance. 159 témoins sont interrogés, dont les principaux protagonistes, Revers, Mast, Van Co (mais, on l’a vu, pas Peyré), des hommes politiques dont le nom avait figuré sur les talons des  chèques du responsable vietnamien… Le Rapport complet est un monument par ses dimensions[20]. Mais l’impression est que la vérité a eu bien du mal à se frayer un chemin. La commission prononce finalement un non-lieu. La justice n’interviendra donc pas. Seuls les généraux Revers et Mast seront sanctionnés, mais seulement administrativement (une mise à la retraite d’office).  

 

Aux sources du malaise de l’armée

 

Jean Planchais, le spécialiste, au Monde, des questions militaires, reprit dans un ouvrage une formule qui courait alors sous d’autres plumes : le malaise de l’armée[21]. L’auteur, en pleine guerre d’Algérie, et à la veille d’un premier coup de force des officiers contre le gouvernement (le livre parut en février 1958), situait l’origine de ce malaise dans la guerre d’Indochine, les piétinements et échecs sur place, mais aussi la série de scandales en métropole. Le premier d’entre eux, chronologiquement, fut l’affaire des Généraux. Nul doute que ce douloureux épisode, où la corruption et l’incompétence d’une grande partie des élites politiques et militaires éclata au grand jour, au moment où des milliers de soldats tombaient dans les rizières, fut pour beaucoup dans cette situation.

 

Comme l’avait affirmé l’éternellement irrévérencieux Canard, mettant en scène deux généraux (Revers et Mast ?) furieux :

 

« Ces civils, ça cherche toujours à porter atteinte à l’immoral de l’armée ! »

 

Es Caro, Le Canard enchaîné, 15 février 1950

 

La commission parlementaire d’enquête remit son rapport le 28 juillet 1950, mettant un terme à la phase juridique de l’affaire. Mais les faits se chargèrent de rappeler aux responsables français, politiques et militaires, que la guerre d’Indochine, elle, était toujours présente : un mois plus tard, le commandement français ordonnait l’évacuation en catastrophe de Cao Bang, elle-même prélude à la catastrophique bataille des frontières… 

 

 



[1] Voir cette entrée

[2] Cité par Georgette Elgey, o.c.

[3] « La double figure de Roger Peyré », Le Monde, 20 janvier 1950

[4] Avoir toujours raison… c’est un grand tort, Mémoires, Paris, Plon, 1982

[5] Lettre en date du 2 avril 1949, in « Chronologie de l’affaire des généraux », L’Année politique, année 1950, Paris, Éd. du Grand Siècle, 1951

[6] Pourquoi la Cochinchine doit retoiurner à la patrie vietnamienne ?, Paris, Éd. Jean Vitiano, 1949 ; Un peuple qui renaît. Le Viet Nam devant les problèmes de l’indépendance, Paris, Éd. Jean Vitiano, 1950

[7] Déposition devant la Commission parlementaire d’enquête, 4 mars 1950, Le Monde, 5-6 mars

[8] Déposition, 2 octobre 1953, in Raymond Mondon & al., Rapport au nom de la Commission chargée d’enquêter sur le trafic des piastres indochinoises, Assemblée nationale, Annexe au procès-verbal de la séance du 17 juin 1954, Annexe II (dépositions), n° 8681

[9] Selon l’expression de Roger Wybot, cité par Philippe Bernert, o.c.

[10] Le Monde, 13 octobre 1950, art. cité

[11] Mon Septennat, Paris, Gallimard, 1970

[12] Georgette Elgey, o.c.

[13] Le Monde, 19 janvier 1950

[14] « L’affaire, c’est la guerre d’Indochine », L’Observateur, 13 avril 1950

[15] Voir la Chronologie et le rapport parlementaire de la commission dite Duveau, tous deux publiés par L’Année politique

[16] « Le rapport Revers divulgué constituait un secret de la Défense nationale », Le Rassemblement  (hebdomadaire du RPF), 13 mai 1950

[17] « Le débat sur l’Indochine a été marqué par des incidents d’une violence inouïe », Le Monde, 28-29 janvier

[18] Suivaient d’autres noms encore

[19] Début de la série le 8 février 1950, pratiquement à raison d’un article par jour

[20] Rapport fait au nom de la commission chargée d’enquêter sur les faits relatés par M. le président du Conseil* dans sa déclaration du 17 janvier 1950, par M. Delahoutre, député. Annexe au procès-verbal de la séance du 28 juillet 1950, Assemblée nationale, 1 ère législature, session de 1950, n° 10795, 6 vol., 2832 p. 

* Georges Bidault

[21] Paris, Éd. Plon, Coll. Tribune Libre

AFFAIRE Ataï

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

AFFAIRE de la rue Fondary

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

AFFAIRE de la rue Fondary

Alain Ruscio

Voir également l’entrée :

 

* Délinquance & Criminalité des Colonisés en Métropole

Bibliographie :

 

Neil MacMaster, « The Rue Fondary Murder of 1923 and the Origins ont Anti-Arab Racism », in Jan Windebank & Renate Gunther (ed.), Violence and Conflict in the Politics and Society of Modern France, Lewiston, New York, Edwin Mellen Press, 1995

 

Données de base

 

Le 7 novembre 1923, un Kabyle, Kennilet Mohamed Ouaslimane[1], entre dans une boutique de la rue Fondary, en plein Paris, et y assassine à l’arme blanche une femme mariée qu’il courtisait et qui l’avait éconduit, Mme Billard. Hagard, il s’attaque alors à d’autres personnes, au hasard, dans la rue, tue une autre femme, Mme Fougère, et en blesse deux autres, puis retourne son arme contre deux agents, qui finissent par le blesser et le maîtriser.

 

Drame épouvantable, mais que toutes les sociétés connaissent depuis la nuit des temps. Mais l’assassin avait un nom bizarre, il avait une tête de brute… Suffisamment d’éléments pour être rejeté par la quasi totalité des politiques et des journalistes dans la sous-humanité. 

 

La boucherie de la rue Fondary

 

Lors du procès, dès le mois de mai suivant, un récit détaillé de « la boucherie de la rue Fondary » (c’était le titre de l’article) fut fait :

 

« Mme Billard avait suscité une passion féroce dans le cœur d'une sorte de sauvage de Tizzi Ouzou, l'Algérien Khemili Mohamed Oulisman. Comme impitoyablement il était éconduit, ce fut le drame atroce. En novembre dernier, il se ruait dans la boutique et devant la résistance de la jeune femme, couteau à la main, tente de l'égorger. Traînée sur le trottoir, elle a l'oreille arrachée en se débattant, s'échappe un instant, mais est rejointe et culbutée. Et là, lui écrasant la poitrine sous ses genoux il lui tranche la gorge. Cela fait, son couteau ruisselant à la main, il se rue sur les passants terrorisés. Une sexagénaire est tuée, trois autres femmes grièvement blessées. Et il bondissait sur un groupe d'enfants, quand, comme une bête sauvage, des agents purent enfin l'abattre à coups de revolver. »

 

Suivait un portrait assez effrayant :

 

« Guéri aujourd'hui, il comparaît aux assises. Et c'est une hideuse et terrifiante figure. Si bas est le front que sa tignasse crépue rejoint presque les sourcils en broussailles. Le nez camard, la bouche sensuelle et puissante, les pommettes saillantes, les maxillaires énormes, tout dans le bronze de cette face aux yeux luisants donne un aspect de rare sauvagerie. Et quand il se dresse à la barre, énorme, sans gilet, son cou de taureau saillant de sa chemise largement évasée, coudes écartés et haussant les épaules du geste familier aux lutteurs, malgré soi on est tenté de reculer. »

 

Le Gaulois, 21 mai 1924 

 

Ce fait divers atroce sera le signal d’une campagne d’affolement généralisé. Dès le lendemain, la presse titre en première page :

 

« Un Algérien tue deux femmes et en blesse deux autres. »

 

Le Figaro, 8 novembre 1923

 

« Deux femmes tuées, deux blessées par un Arabe, rue Fondary. »

 

Le Petit Parisien, 8 novembre 1923

 

« Une tuerie rue Fondary. Un Algérien poignarde une épicière qui repoussait ses avances, tue une passante et en blesse deux autres. »

 

Le Matin, 8 novembre 1923

 

« Un drame rue Fondary. Un Arabe en délire tue une honorable commerçante et une passante, puis blesse deux personnes. »

 

Le Petit Journal, 8 novembre 1923

 

Un journal se distinguera particulièrement en passant directement du singulier au pluriel :

 

« Après la boucherie de la rue Fondary. La Police va pourchasser les Indigènes indésirables. » 

 

Puis se fera le porte-parole des braves gens du quartier, effrayés par cette invasion :

 

« Un commerçant (…) nous dit les craintes qu’éprouvent les habitants du quartier de grenelle que menace cette véritable invasion d’Algériens nomades, particulièrement nombreux dans ce quartier de Paris. Crasseux, dépouillés, prêts à toutes les besognes, ces arbis qui vivent dans des taudis infects, s’abattent sur les rues (…), errent à l’aventure, l’œil mauvais et la menace aux lèvres. »

 

La Presse, 8 novembre 1923

 

La presse socialiste fut plus sobre, mais ne put s’empêcher non plus de d’attirer l’attention sur l’origine du meurtrier :

 

« Un Algérien tue deux femmes et en blesse deux autres. »

 

Le Populaire, 8 novembre 1923

 

Seul, en ce premier jour, le quotidien communiste ne titre pas sur la nationalité (ou la race) du coupable :

 

« Deux femmes assassinées à Grenelle. »

 

L’Humanité, 8 novembre 1923

 

Un climat de suspicion s’installe. Il ne fait pas bon, dans le quartier, être un immigré algérien.

 

« Les habitants commentent cette tragédie et se plaignent de l’envahissement de leurs rues par des caravanes de sidis. Ils sont disséminés dans tous les hôtels borgnes du quartier et leurs mauvais coups ne se comptent plus. »

 

Le Figaro, 9 novembre 1923[2]

 

Il y a pis : des scènes de chasse à l’homme – heureusement limitées par la police  – ont lieu :

 

« Dès que se fut répandue la nouvelle du drame, la foule afflua rue Fondary. Un service d'ordre important fut aussitôt organisé sous la direction de M. Adenot, inspecteur principal. Quelques scènes de désordre eurent lieu, cependant. Les Algériens, nombreux dans le quartier, furent pris à partie et sérieusement malmenés. L'un d'eux, un manœuvre, Belhacem Lhadi ben Mohammed, âgé de trente et un ans, faillit être lynché, vers huit heures, rue Frémicourt. Il a été conduit, dans un pitoyable état, à l'hôpital Necker. »

 

Le Petit Parisien, 8 novembre 1923[3]

 

Tentative approuvée par la presse coloniale :

 

« En attendant l'intervention du ministère de l'Intérieur, qui nous débarrassera des “Sidis“, la population leur rendra intenable la vie à Paris, ce sera déjà un moyen qui ne manquera pas d'efficacité, car la lâcheté et la bassesse sont les caractères dominants de ces “Ouled plaça“[4]. »

 

Chérif[5], Les Annales Coloniales, 8 novembre 1923[6]

 

Le quotidien du Parti socialiste « comprend l’exaspération de la foule », mais dénonce ces pratiques :

 

« Il ne faudrait pourtant pas que des représailles s’exercent sur des travailleurs indigènes venus pour gagner leur pain en France. »

 

Le Populaire, 9 novembre 1923[7]

 

La presse communiste fit plus : elle dénonça l’utilisation de cet « épouvantable drame » pour monter la population contre les Algériens :

 

« L'épouvantable drame de la rue Fondary, lamentable fait divers, a rempli les colonnes des grands journaux. Paris s'est ameuté contre ceux que la misère a chassés de leur pays pillé par nos généraux et nos politiciens, que la guerre a amenés en France et qui sont venus échouer sur le pavé des enfers industriels. Alors que la France “civilise“ l'Algérie depuis maintenant cent ans, on reproche à ces hommes d'être des sauvages. Est-ce bien leur faute ? Et pourquoi faut-il que pour un crime odieux commis par un Arabe, on crie “haro“ sur tous ces malheureux ? Et pourquoi les journaux qui “disent tout“ ont-ils oublié d'informer le public que l'assassin est un détraqué, deux fois déjà interné pour démence en Algérie même ? »

 

Louis Gélis, L’Humanité, 6 décembre 1923[8]

 

Finalement, l’assassin est condamné à la peine capitale le 22 mai 1924, puis exécuté le 19 août. La presse rapporta qu’il avait voulu se convertir au christianisme à l’ultime moment, qu’un prêtre l’avait baptisé et lui avait donné comme prénom Augustin[9].

 

Renforcement du contrôle[10]

 

Certains milieux politiques et journalistiques n’avaient certes pas attendu le drame de la rue Fondary pour s’inquiéter – et inquiéter l’opinion – de la dangerosité de la communauté algérienne, en particulier kabyle. Un Comité d’action franco-musulman de l’Afrique du nord exige des mesures (novembre 1923). Au Conseil de Paris, Pierre Godin, son président, mais aussi ancien haut fonctionnaire colonial, plaide pour la création d’une Section d’Affaires Indigènes Nord-Africaines (décembre). Celle-ci verra finalement le jour en mars-avril 1925 et s’installera au 6, rue Lecomte, dans le 17 è arrondissement. Le cœur en était la brigade policière dite Nord-africaine.

 

 



[1] La presse de l’époque était assez approximative avec les identités des indigènes. Elle donnera également comme noms Khémili Ben Sliman, Mohamed Khemili, Khémilo Mohamed Ousliman…

[2] « Après la tuerie de Grenelle »

[3] « Deux femmes tuées, deux blessées par un Arabe, rue Fondary »

[4] Commissionnaires (sens ici assez obscur)

[5] Cette signature d’un prénom arabe ne peut être que le fait d’une dérision, car tout l’article est imprégné de racisme agressif

[6] « Horrible forfait d’un sidi »

[7] « Des indigènes victimes de représailles »

[8] « La grande misère des Algériens dans la France “civilisée“ »

[9] Le Temps, Le Petit Parisien, 20 août 1924

[10] Nedjma Abdelfettah, « “Science coloniale“ et modalités d’encadrement de l’immigration algérienne à Paris (1917-1952 », Bulletin de l’IHTP, n° 83, juin 2004

ABANDONNER & ABANDON (S)

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

 

 

ABANDONNER & ABANDON (S)

Alain Ruscio

Voir également l’entrée :

 

* Brader, Braderie (s) & Bradeur (s)

 

Données de base

 

Pour les partisans du système colonial, les terres conquises étaient  insensiblement, avec le temps, devenues propriétés de la France, où nous pouvions – et devions – agir en seuls décideurs. Quitter des lieux où nous avions des intérêts économiques, politiques, doublés d’une mission civilisatrice, où la majorité des indigènes réclamait notre maintien, était un abandon pur et simple.

 

Le vocabulaire, ici, est révélateur. N’emploie-t-on pas ce mot lorsque des parents indignes ne s’occupent plus de leurs enfants ?

 

Nous resterons…

 

Qui mieux qu’Albert Sarraut, l’une des gloires du Parti colonial, a mieux défini la tranquille certitude d’être dans les colonies à jamais ? 

 

« Pas d’abandon de l’Europe dans son autorité coloniale, quelques périls qu’elle y coure… Elle y est, elle doit y rester. »

 

Albert Sarraut, Grandeur et servitude coloniales, 1931[1]

 

Ce même Sarraut, qui eut l’une des plus longues carrières politiques du siècle, échelonnée sur trois républiques, vécut pourtant assez longtemps pour voir disparaître une à une les colonies : il mourut quatre mois après l’indépendance de l’Algérie.

 

Nous partirons…

 

Sarraut aurait dû lire cette mise en garde, écrite un siècle avant sa naissance :

 

« Je crois fermement que toutes les métropoles seront forcées d'abandonner tout empire sur leurs colonies. »

 

Turgot, Mémoire sur la guerre d’Amérique, 1776[2]

 

L’Algérie

 

Dès le début de la décennie 1830, beaucoup d’hommes politiques, de journalistes, d’observateurs divers professent l’idée d’abandonner Alger, une fois donnée une bonne leçon aux barbaresques. Pourquoi nous encombrer d’une occupation coûteuse et dangereuse ?

 

La réponse, outragée, figure sous la plume de deux des plus grands noms du XIX è siècle :

 

« Devons-nous abandonner Alger ? (…). Pensée funeste, Messieurs, pensée anti-nationale, anti-sociale, anti-humaine, que nous devons repousser, comme nous repousserions la pensée d’une honte ou d’un crime. »

 

Lamartine, Chambre des députés, 2 mai 1834[3]

 

« Je ne crois pas que la France puisse songer sérieusement à quitter l’Algérie. L’abandon qu’elle en ferait serait aux yeux du monde l’annonce certaine de sa décadence. »

 

Alexis de Tocqueville, Travail sur l’Algérie, octobre 1841[4]

 

De la même façon, le socialisme chrétien, représenté notamment par Philippe Buchez, combattit avec véhémence toute tentation de quitter la nouvelle colonie :

 

« Abandonner Alger pour le livrer à la Turquie serait un crime de lèse-civilisation tel que nous ne pouvons concevoir qu'une pareille pensée puisse entrer dans la tête de ministres français (…). Abandonner Alger serait plus qu'une faute, ce serait un crime ; et nous croyons qu'il y a assez de force morale en France pour réagir contre un pareil fait. »

 

L’Européen[5], 28 avril 1832[6]

 

À la fin du Second Empire encore, lorsque la guerre avec la Prusse se profile à l’horizon, il est des voix importantes pour demander qu’on prenne des mesures radicales. La France, écrit alors Émile de Girardin, a « deux épines dans le pied », Rome et l’Algérie :

 

« La guerre serait une occasion propice d'abandonner Rome à sa destinée et de rendre l'Algérie aux Algériens, soit avec Abd-el-Kader pour vice-roi sous la suzeraineté de la Turquie, soit autrement. De l'aveu de l'Empereur, l'Algérie est un affaissement, une charge, une complication. »

 

Émile de Girardin, La guerre fatale, 10 avril 1868[7]

 

Lorsque, trois quarts de siècle plus tard, vint le temps des tempêtes de la décolonisation, c’est de nouveau à propos de l’Algérie que se prendront les positions les plus tranchées.

 

L’ancien président de la France libre avait donné le ton, alors que se discutait à l’Assemblée le statut futur de ces départements.

 

« La France, quoi qu’il arrive, n’abandonnera pas l’Algérie. »

 

Charles de Gaulle, Déclaration, 18 août 1947[8]

 

La guerre d’Algérie déclenchée, chacun y alla de sa formule définitive. À commencer par le président de la République :

 

« Ces pays que la France a civilisés et fécondés, elle ne les abandonnera pas à un fanatisme impérialiste qui les mènerait à la pire des régressions, à une ségrégation raciale et confessionnelle… »

 

René Coty, Discours, Marseille, 23 juin 1955[9]

 

Tout comme l’ancien président du Conseil national de la Résistance : 

 

« Tout Français de bonne race devrait sentir la brûlure du fer rouge et le remords des abandons. »  

 

Georges Bidault, Algérie, l’oiseau aux ailes coupées, 1958[10]

 

Revenu au pouvoir, de Gaulle, un temps, ne se distingua pas par un discours original en la matière :

 

« Que de vies, que de demeures, que de récoltes a protégées l’Armée française en Algérie ! Et à quelles hécatombes condamnerions-nous ce pays si nous étions assez stupides et assez lâches pour l’abandonner ! »

 

Charles de Gaulle, Conférence de presse, 23 octobre 1958[11]

 

Mais l’évolution du Général commença vite à susciter des doutes dans les milieux Algérie française. Occasion pour le Canard enchaîné de faire du mauvais esprit :  

 

« Politique d’abandon. Nom donné naguère par les Gaullistes à ce qu’on appelle, depuis l’avènement du général de Gaulle “politique réaliste“. »

 

Dictionnaire du Canard, Année 1959

 

Commentaire de l’un des plus fins observateurs de la vie politique : 

 

« M. Bidault aurait fait jusqu’au bout la guerre pour sauver l’Empire français. Le général de Gaulle fait la guerre pour sauver le style de l’abandon. »

 

Raymond Aron, Adieu au gaullisme,1961[12]

 

Le Rif

 

Lors de la révolte d’Abd el Krim[13], une fraction de l’opinion française – en particulier les communistes – se prononça ouvertement pour l’indépendance des colonies. Ce qui valut de virulentes réponses.

 

De la part du président du Conseil :

 

« Ce n’est pas seulement Fez qu’il faudrait abandonner à cette ruée de fanatisme islamique, c’est tout le Maroc, c’est toute l’Algérie, c’est l’Afrique du Nord, toute cette Afrique civilisée par les initiatives françaises, sillonnée des traces de l’audace française. S’il est ici des hommes qui soient prêts à souscrire à cet abandon, tant pis pour eux ! »

 

Paul Painlevé, Chambre des députés, 28 mai 1925[14]

 

Comme s’il avait peur de n’avoir pas été convaincant, le même homme ajoute, un mois plus tard :

 

« Ah ! l'évacuation ! Ceux qui en parlent si légèrement ne se figurent pas ce qu'elle serait. L'évacuation ! ce serait immédiatement l'incendie dans le Maroc. Ce serait le massacre – au Maroc d'abord, en attendant l'Algérie et la Tunisie – de ce que nous y avons de soldats, d'hommes, de femmes et d'enfants. »

 

Paul Painlevé, Chambre des députés, 23 juin 1925

 

Mais aussi de la gauche non communiste, comme ce membre fondateur de la Ligue des droits de l’Homme :

 

« Si nous abandonnions aujourd'hui nos colonies, ce ne serait pas au profit des indigènes, mais bien à celui d'autres nations européennes, dont les procédés coloniaux ne vaudraient peut-être pas les nôtres. »

 

Victor Basch, Lettre ouverte à Henri Barbusse, 1925[15]

 

L’Indochine

 

Opinion de l’un des députés de droite – rares, alors – favorable aux conquêtes coloniales :

 

« L’évacuation du Tonkin, soit immédiate, soit à brève échéance, ce serait, n’en doutez pas un instant, la ruine complète du prestige, de l’ascendant, de l’influence de la France dans tout l’Extrême-Orient. Eh bien, jamais je ne m’associerai à une pareille politique, que j’appelle une politique d’abandon, de défaillance et d’effacement. »

 

Mgr Charles Freppel, Chambre des députés, 18 décembre 1883

 

Lorsque les prémisses de la décolonisation se profilèrent à l’horizon, les membres du Parti colonial n’entendirent aucunement battre en retraite.

 

Déclaration faite au lendemain du coup de force japonais, prélude aux grandes tempêtes dans la région :

 

« Abandonner l’Indochine, ce serait nous abandonner nous-mêmes ! »

 

Commandant Bonnet, Conférence, 10 mars 1945[16]

 

C’est au nom de cette hostilité que la guerre d’Indochine fut déclenchée. Et pourtant, moins de dix années plus tard, il fallut bien abandonner.

 

Réformer aujourd’hui pour ne pas abandonner demain

 

Le courant réformateur en matière coloniale clamait lui aussi son attachement à la présence française. Mais c’était, affirmait-il, l’immobilisme de la politique française qui menait à des abandons.

 

Lettre de démission de Mendès France, alors ministre d’État, au Président du Conseil, Guy Mollet :

 

« Toute politique qui ignore les sentiments et les misères de la population autochtone mène, de proche en proche, de la perte du peuple algérien à celle de l’Algérie, et ensuite, immanquablement, à la perte de notre Afrique tout entière. C’est cela, la politique d’abandon. »

 

Pierre Mendès France, Lettre, 23 mai 1956[17]

 

Opinion partagée par François Mauriac, farouche opposant aux pratiques répressives de la IV è République, mais attaché à la présence française :

 

« Puisque nous en sommes au chapitre de l’imposture, je dénpnce ici celle qui consiste à nous prêter l’intention d’abandonner le Maroc et l’Algérie, alors que la question est de savoir si nous nous y maintiendrons grâce à un statut nouveau et dans l’égalité d’une alliance consentie, ou si nous préférons courir le risque d’en être chassés par la force, selon cette politique incomparable que Dien Bien Phu désigne à jamais. »

 

François Mauriac, Bloc-Notes, 24 septembre 1955[18]

 

 

 

Abandonner… ce qui ne nous a jamais appartenu

 

Aux antipodes de ce débat entre partisans du colonialisme, un courant de la vie politique française, toujours minoritaire, a préconisé l’abandon de territoires où la France n’avait aucun intérêt à défendre.

 

La dernière phrase, sans appel, d’un pamphlet anti-coloniste, écrit et publié l’année même de la conquête d’Alger, par un homme politique conservateur, par ailleurs membre de l’Académie française :

 

« Alger ne nous offre aucune espèce d’avantage, et le seul parti que nous ayons à prendre, c’est de l’abandonner promptement. »

 

Marquis de Lacuée, Économie politique des Colonies, 1830[19]

 

Georges Périn, député radical, infatigable adversaire des conquêtes coloniales, à propos du Tonkin : 

 

« La morale comme l’intérêt bien entendu de la France nous commandent d’abandonner cette nouvelle conquête. J’estime en outre que nous devons abandonner une colonie qui, dans l’avenir, peut nous exposer à des périls redoutables. »

 

Georges Périn, Chambre des députés, 23 décembre 1885[20]

 

Certains socialistes, eux, exigeaient cet abandon :

 

« La véritable paix, celle qui est commandée par l’intérêt national, n’est pas fondée sur l’abandon du Tonkin par la Chine, mais sur l’abandon du Tonkin par la France. »

 

Jules Guesde, Le Cri du Peuple, 11 avril 1885[21]

 

Bien plus tard, certains intellectuels engagés, dont Sartre, firent de même :

 

« Le colonialisme est en train de se détruire lui-même (…). Notre rôle, c'est de l'aider à mourir. Non seulement en Algérie, mais partout où il existe. Les gens qui parlent d'abandon sont des imbéciles : il n'y a pas à abandonner ce que nous n'avons jamais possédé. »

 

Jean-Paul Sartre, Le colonialisme est un système, 1956[22]

 

 

 

 



[1] Paris, Éd. du Sagittaire, Coll. Grandeur et servitude

[2] Réflexions rédigées à l’occasion d’un mémoire remis par M. de Vergennes au Roi sur la manière sont la France et l’Espagne doivent envisager les suites de la querelle entre la Grande-Bretagne et ses colonies, avril 1776, in Œuvres de Turgot et documents le concernant, Vol.V, Paris, Libr. Félix Alcan, 1923 (Gallica)

[3] Journal des Débats, 3 mai

[4] In Œuvres, Vol. I, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1991

[5] Les articles économiques n’étaient pas signés, mais il paraît probable que Buchez lui-même en était le rédacteur (Cyrille Ferraton, « Les idées économiques de Philippe Buchez », Communication au XIV è Colloque de l’Association Charles Gide pour l’étude de la pensée économique, 7 au 9 juin 2012, Université de Nice, GREDEG, ISEM)

[6] « Occupation d’Alger »

[7] In La voix dans le désert. Questions de l’année 1868, Paris, Henri Plon, Impr.-Éditeur, 1870 (Gallica)

[8] In Discours et Messages, Vol. II, Dans l'attente, 1946-1958, Paris, Plon, 1970

[9] Le Monde, 25 juin

[10] Paris, Éd. de la Table Ronde

[11] In Discours et Messages, Vol. III, Avec le renouveau, 1958-1962, Paris, Plon, 1970

[12] Revue Preuves, octobre 

[13] Nom usuel de Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi

[14] In Paroles et Écrits, Paris, Société des amis de Paul Painlevé, Éd. Rieder, 1936

[15] L’Ère nouvelle, 7 juillet, cité in Clarté, n° spécial, « Que pensez-vous de la guerre du Maroc ? », n° 76

[16] Pourquoi la France doit recouvrer l’Indochine, Conférence organisée par le Comité français du Caoutchouc, Paris, 10 mars 1945, Brochure, Assoc. Les Amitiés de France, s.d.

[17] Le Populaire, 24 mai

[18] In Bloc-Notes, Vol. I, 1952-1957, Paris, Flammarion, 1958

[19] Économie politique des Colonies. D’Alger, de sa possession, du système colonial, de son influence fatale sur nos manufactures, sur notre commerce et sur les pays vignobles, À Paris, Chez Mme Vve Charles Bechet, Libraire (Gallica)

[20] In Discours politiques et Notes de voyages, Paris, Soc. Nouvelle de Librairie et d’Édition, 1905

[21] In État, politique et morale de classe, Paris, V. Giard & E. Brière, Libraires, 1901

[22] Discours, Paris, Salle Wagram, 27 janvier, repris sous le titre « Le colonialisme est un système », Les Temps Modernes, mars-avril, in Situations, Vol. V, Colonialisme et néo-colonialisme, Paris, Gallimard, NRF, 1964

PIED (S) NOIR (S) (Européen-s)

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

PIED (S) NOIR (S)

(Européen-s)

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Algérien (s) (Colonisateur-s)

* Français et / ou Européens d’Algérie (avant la guerre)

* Français et / ou Européens d’Algérie (pendant la guerre)

* Nostalgérie

* Pied (s) Noir (s) (Colonisé-s)

* Rapatriement & Rapatrié (s) d’Algérie

* Rapatriement & Rapatrié (s) de Tunisie

* Rapatriement & Rapatrié (s) du Maroc

Bibliographie

 

Aimé Dupuy, « Au sujet du terme nord-Africain “Pied Noir“ », L’Information Historique, mai-juin 1963 ; Emmanuel Roblès (présentation), Les Pieds-Noirs, Paris, Philippe Lebaud, Ed. , Coll. Ces minorités qui ont fait la France, 1982 ; Michèle Assante et Odile Plaisant, « Origine, évolution et enjeu de la dénomination “Pied-Noir“ », Revue Langage et Société, Vol. 60, année 1992 ; Éric Savarèse, L’Invention des pieds- noirs, Paris, Séguier, 2002 ; Guy Pervillé, Intervention au Colloque Les mots de la colonisation, Université Bordeaux III les 22, 23 et 24 janvier 2004, Site Internet Guy Pervillé ; Jean-Jacques Jordi, Les Pieds-Noirs, Paris, Éd. Le Cavalier bleu, 2009 ; Yann Scioldo-Zürcher, Devenir métropolitain, politique d’intégration et parcours de rapatriés d’Algérie en métropole, 1954-2005. Paris, EHESS, 2010 ; Pierre Daum, Sans valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, Solin / Actes Sud, 2012 ; François Cardinali, L’exode des Pieds-Noirs (1962-2012), Paris, Éd. Michel de Maule, 2012

 

Données de base

 

L’expression Pieds Noirs désigne les Français qui ont vécu en Afrique du Nord en général, plus précisément, la plupart du temps, en Algérie. Une fois cette affirmation, qui paraît aller de soi, faite, les difficultés commencent. Les Français du Maghreb ont-ils seuls droit à cette appellation ? Pourquoi ce lien entre une couleur (elle-même supposée) de pieds et une communauté ? Depuis quand cette expression est-elle en usage ? Où est-elle née ?

 

Il faut ici se méfier des affirmations, toutes plus formelles les unes que les autres, et qui se révèlent à l’examen fantaisistes. Au point que deux linguistes, Michèle Assante et Odile Plaisant, ont évoqué son « impossible origine », le débat étant quelque peu pollué par « des philologues d’occasion et des plaisantins »[1]. Ce phénomène s’est accentué, comme c’est souvent la cas, avec le phénomène Internet. Une recherche dans  les Blogs et Sites sur ce thème réserve à cet égard bien des surprises.

 

D’autres pieds-noirs

 

Pour l’anecdote, un groupe d’Irlandais nationalistes qui luttaient contre l’occupant avait pris ce nom au XIX è siècle[2]. Un dramaturge nommé Louis-Marie Fontan fit jouer à Paris, à partir de juillet 1838, une pièce intitulée Les Pieds Noirs, dont l’intrigue se passait justement en Irlande et dont les héros ne se lavaient que les mains[3]. On citera également, chose beaucoup plus connue, les tribus indiennes qui prirent ce nom (Blackfeet).

 

Quelle signification ?

 

Se pose d’emblée, tout naturellement, la question de la signification de l’expression. Les affirmations les plus catégoriques, mais contradictoires entre elles, se présentent. Dans ce domaine, la vulgarisation fait plus de mal que de bien[4]. Quant à la Toile… « Parce que c'était des gens qui venais en exploiter d'autre ! tout comme ils exploiter les noirs »… « parce qu’il vient du continent noir.. », peut-on y lire, orthographe comprise…

 

Les explications plus sérieuses qui viennent tout naturellement à l’esprit sont celles de simples constatations.

 

Et, tout d’abord, celle-ci, sur le mode de l’évidence : les pieds des Européens, protégés par des chaussures, forcément foncées, surprirent les premiers indigènes qui les virent, eux qui marchaient pieds nus ou en babouches  depuis des générations.

 

On évoque encore la pratique du foulage du raisin, inconnu des musulmans – et pour cause –, qui laissait des traces noirâtres sur les pieds.

 

Germaine Tillion avance une autre explication :

 

« Cette expression a pu être empruntée au vocabulaire de la marine, où elle désigne les chauffeurs qui ont les pieds dans le charbon, par opposition aux mécaniciens, dits “chiffons gras“ »

 

Germaine Tillion, Les ennemis complémentaires, 1960[5]

 

Emmanuel Roblès, qui privilégie la piste marocaine, se souvient que les pauvres immigrants venus d’Espagne avaient « les pieds noirs de la poussière de tous les chemins »[6]. Xavier Yacono y voit une assimilation entre les migrations des hommes et des « petits passereaux migrateurs, appelés justement “pieds-noirs“ »[7].

 

Beaucoup plus fréquente est l’affirmation selon laquelle des bandes de jeunes férus de films de Westerns, dans le Maroc des années 1950, auraient choisi un nom de tribu indienne.

 

Toutes ces hypothèses ont pour elles les apparences de l’évidence. Mais elles ne répondent pas à des questions majeures : pourquoi une apparition si tardive dans les sources écrites ? pourquoi n’y a-t-il aucune trace, avant les années 1950-1960, dans les récits des témoins et acteurs de l’époque ? Les Algériens virent des Européens chaussés dès 1830, ils découvrirent le foulage du raisin dès les premières années de la colonisation… et il aurait fallu plus d’un siècle pour que l’expression apparût ?  

 

Interrogations sur la naissance de l’expression : quand ?

 

L’expression Pied Noir est devenue si courante que beaucoup pensent qu’elle date des débuts de la colonisation. Or, il n’en est rien.

 

Durant la plus grande partie de l’époque coloniale, les termes utilisés pour désigner les conquérants ou leurs descendants étaient Français – ou Européens – d’Algérie, voire Algériens. Du côté des colonisés, l’appellation majoritairement employée était Roumis[8]. Jamais, ni chez les uns, ni chez les autres, Pieds Noirs.

 

Or, il n’est pas imaginable qu’une expression ait été utilisée oralement durant plus d’un siècle sans avoir laissé de trace écrite.

 

Aimé Dupuy, dont les travaux font autorité, souligne avec force :

 

« Les gens du cru, l’armée, les journalistes... parlent des “Pieds Noirs“  comme si le terme avait toujours été usité, au moins depuis 1830, pour désigner les Européens de naissance nord-africaine. Or, durant toute notre carrière, passée presque exclusivement en Tunisie puis en Algérie, et allié par ailleurs à une vieille famille “franque“ de La Calle émigrée dans la Régence, où l'on parlait cinq ou six langues, nous n'avons jamais, depuis 1910, entendu ladite expression. Nous ne l'avons jamais lue, d'autre part, sous la plume d'écrivains, européens ou autochtones, malgré un inventaire méthodique et scrupuleux d'œuvres littéraires ou folkloriques (…) portant sur les trois pays du Maghreb. »

 

Aimé Dupuy, L’Information Historique, mai 1963[9]

 

Alors, quand ?

 

Xavier Yacono affirme que l’expression existait en 1937 à Casablanca[10]. L’écrivain Emmanuel Roblès confirme :  

 

« Avant les années 1955-1956, je n'avais jamais entendu l'expression “Pied Noir“ en Algérie. En revanche, en 1937, je me souviens qu'elle désignait, à Casablanca, dans le quartier du Maârif, où j’ai des parents, les nouveaux immigrants, originaires du sud de l'Espagne, et aussi d'Oranie. »

 

Emmanuel Roblès, Lettre, 1963[11]

 

Dans la mémoire d’autres témoins, ce serait durant la guerre mondiale que l’expression serait née. Pierre Ordioni, directeur de cabinet du préfet d’Alger (administration vichyste) jusqu’en septembre 1942, affirme dans une note de son ouvrage de Mémoires qu’il l’entendit pour la première fois, précisément en 1942 par « un sous-officier oranais du 2 è Spahis »[12]. Même date, mais pas même source originelle, chez le journaliste et grand témoin Albert-Paul Lentin : « vers 1942 », en Algérie, mais dans la bouche d’étudiants français du Maroc, qui l’utlisaient, écrit-il, depuis plusieurs années[13].

 

D’autres affirment l’avoir entendue en Algérie juste avant la guerre qui déchira ce pays :

 

« J’étais élève, entre 1953 et 1956, à l’École nationale d’agriculture d’Alger (Maison-Carrée). Dès la rentrée de 1953, la minorité de “Pieds-noirs“ que nous étions fut désignée sous ce terme par le reste de la promotion constitué d’une majorité de “Patos“[14]. Aussi lors du voyage d’études, en mai-juin 54, je me mis en devoir d’arborer le 30 mai 1954 un fanion que j’avais fait confectionner par ma mère lors des vacances de Pâques. La représentation, différente de celle à laquelle nous sommes accoutumés, en était un pied avec sa cheville, le tout vu de profil (de sable sur fond de gueules, comme on dit en héraldique). Je sortis ce fanion de derrière les fagots au moment du passage de la borne limitant les départements d’Alger et d’Oran ; les Oranais avaient fait arrêter le car en ce lieu pour fêter l’entrée en Oranie, ce qui fut normalement “torpillé“ par Algérois et Constantinois. Mais tous se rassemblèrent sous la bannière “Pied-noir“. »

 

Jean Couranjou, Lettre, L’Algérianiste, décembre 1995[15]

 

La dernière hypothèse évoque le cours même de cette guerre :

 

« J’ai entendu prononcer ce mot pour la première fois en 1955, quand mes fils faisaient leur service militaire en Algérie. »

 

Marcel Émerit, Lettre, 1963[16]

 

Le Dictionnaire Robert (dont le fondateur, Paul Robert, était justement Français d’Algérie – natif d’Orléansville) propose également l’apparition du terme en 1955. Un dictionnaire d’argot retient lui aussi l’année 1955[17].  

 

Dès les années suivantes, certains Français d’Algérie l’utilisent, comme en atteste cette idée publicitaire d’un commerçant connu du tout-Alger :

 

« Dans les années 1957-1958, un groupe d’habitués du bar “L’Otomatic“ avait demandé à Jack Romolli, tailleur-chemisier rue Michelet à Alger, de faire fabriquer des boutons de manchettes, ronds à chaînettes, illustrés de deux pieds noirs sur fond blanc et liseré vert. Les insignes de boutonnières vendus en France en juin 1962 étaient la fidèle reproduction des boutons de manchettes vendus par Jack Romolli. »

 

Edmond Renier, Lettre L’Algérianiste, juin 1995[18] 

 

Interrogations sur la naissance de l’expression : où ?

 

Si l’on interroge 100 personnes sur le lieu de naissance de l’expression, 99 répondront : en Algérie, c’est évident.  

 

Évident ? Il y a pourtant bien des hypothèses – certes, pas toutes étayées – qui contredisent cette vulgate !

 

Écartons d’emblée une interprétation, malgré le prestige du témoin. En mai 1958, Albert Camus propose à Aimé Dupuy une piste indochinoise étonnante :

 

« “Pied Noir“ désignait originairement les colons français d’Indochine. C’est donc l’armée qui l’a introduit actuellement en Afrique du Nord »

 

Albert Camus, Lettre, mai 1958[19]

 

Témoin prestigieux, donc, mais à vrai dire assez peu crédible sur ce point. Camus est le seul, à notre connaissance, dans toute la littérature consacrée à l’expression, à proposer la piste indochinoise. L’expression n’a jamais été employée durant le conflit contre le Viet Minh et ne figure dans aucun livre de Mémoires d’anciens soldats ou officiers en Indochine[20].

 

Toute aussi surprenante paraît l’hypothèse d’une origine africaine subsaharienne, pourtant avancée par l’historien rigoureux qu’était Xavier Yacono :

 

« L’hypothèse faisant de l’AOF le point de départ du terme est sérieuse (…). Au printemps de 1955, le commandant Paul Marty, des Affaires indigènes, alors à l’état-major de la 4 è Division à Oujda, relève cette locution prononcée par un lieutenant de la coloniale né au Sénégal qui lui apprend que les camarades fraîchement débarqués désignaient ainsi, sans méchanceté, les Blancs d'Afrique noire. À l'automne de la même année notre collègue Pierre Gourinard a entendu également, pour la première fois, le terme employé par des Français de retour d'AOF et en Algérie depuis peu de temps. »

 

Même observation, pourtant, que pour Camus : Yacono est le seul à avancer une piste AOFienne, ce qui fragilise son témoignage.

 

Xavier Yacono, dans sa quête des origines possibles de l’expression, cite également une hypothèse tunisienne, malheureusement basée sur une source orale unique :

 

« Henri Chemouilli, prisonnier en Ukraine, se souvient très bien avoir été abordé dans son stalag au début de 1942 par un Européen de Tunisie, René Fonck, l’interpellant en lui disant : “Tu es aussi un pied-noir ?“, terme qu’il appliquait à l’ensemble des Européens d’Afrique du Nord et que notre ami venait de découvrir. »

 

Xavier Yacono, Pourquoi Pieds-Noirs ?, 1982[21]

 

Dernière piste : ce serait au Maroc qu’elle serait apparue. 

 

Xavier Yacono (qui, pourtant, on l’a vu, soutient également les pistes africaine et tunisienne) affirme qu’elle existait en 1937 à Casablanca (voir supra). L’écrivain Emmanuel Roblès confirme (idem).

 

À l’évidence, la mémoire des témoins est fragile et approximative. Tant d’affirmations formelles qui se contredisent les unes les autres ne peuvent que susciter le doute.  

 

Les premières traces écrites 

 

Il n’en est pas de même des traces écrites.

 

C’est au Maroc, que nous avons retrouvé une première trace. En 1955 paraît, sous la signature de Michel de La Varde, pseudonyme du journaliste d’extrême droite (Rivarol, Zadig) Maurice Gabé, un livre-pamphlet, où l’expression figure, sans notice particulière d’explication, ce qui pourrait laisser croire que l’utilisation orale était alors suffisamment courante dans le Protectorat pour être comprise par les lecteurs français : 

 

« À l’heure de l’apéritif, quand la chaleur se fait sentir, quand l’anis coule dans les verres et dans les gosiers, le Pied-Noir ou le Métropolitain installé au Maroc se sent une âme de matamore… »

 

Michel de La  Varde, Casablanca ville d’émeutes, 1955[22]

 

Ceci est confirmé par une formule employée dans un article d’Esprit, deux années plus tard, toujours à propos du  Maroc :

 

« De groupe à groupe, la méfiance est générale. Du plus loin, le Musulman reconnaît le “pied noir“, le Français né au Maroc, au visage rose, aux lèvres pâles. Et le “pied noir“ sent à distance le “bounioul“ »

 

Rabi, Esprit, mai 1957[23]

 

Concernant l’Algérie, c’est en 1956 qu’apparaissent des traces écrites.

 

Dans le journal que tient un prêtre[24], rappelé comme lieutenant, on la trouve, suivie de l’explication :

 

« Français habitant l’Algérie, de souche algérienne, colons. »

 

Journal, 26 juin 1956

 

Le 30 août de la même année, dans le Courrier des lecteurs de France-Observateur, l’expression revient sous le titre « L’attitude des “pieds-noirs“ en Algérie ». L’auteur éprouve lui aussi le besoin de définir l’expression, preuve qu’elle est loin d’être alors répandue en métropole :

 

« Expression argotique pour désigner les Français nés en Afrique du Nord. »

 

J. Provot, France-Observateur, 30 août 1956.

 

Progressivement, l’usage de l’expression commence à s’imposer.  

 

En 1957, pour la première fois, un ouvrage adopte ce titre : Georges Damitio publie un roman dont l’action se déroule durant la Seconde guerre mondiale. La Quatrième de couverture donne la précision suivante :

 

« Les “Pieds Noirs“ : les Arabes les appellent ainsi, simplement, parce qu’ils sont de souche européenne et nés en Afrique du Nord. »

 

Georges Damitio, Les Pieds Noirs, 1957[25]

 

L’achevé d’imprimer de ce livre est de février de cette année. 

 

Un phénomène fait son apparition à ce moment : certains membres de la communauté européenne commencent à accepter et même à revendiquer cette appellation. Dès juillet 1959, un Comité de l’Amicale des Territoriaux et anciens Territoriaux d’Algérie, 3 boulevard Anatole France à Alger, lance un périodique intitulé Nous, Pieds Noirs. Au début de la décennie suivante – mais nous sommes à la veille de la fin de la guerre – la cause est entendue : tout le monde comprend le sens de l’expression. Et, dès ce moment, la communauté européenne d’Algérie ne la considère pas comme péjorative : en avril 1960, L’Écho d’Alger raconte l’histoire d’une fillette musulmane aidant une femme européenne âgée à traverser la rue :

 

« L’enfant musulmane, réglant ses pas sur ceux de l’aïeule, ensemble, au même rythme, sous l’aile de l’amitié et de la douceur, les “pieds noirs“ et les pieds teintés de henné, eurent raison des passages difficiles. »

 

L’Écho d’Alger, avril 1960[26]

 

À partir de septembre de la même année, un mensuel, tendance Algérie française, paraît à Paris (9 rue de Hanovre) et s’appelle Le Pied Noir, organe officiel d’information des rapatriés d’Afrique du Nord et d’Outre-mer de la Région parisienne.

 

L’OAS reprit le mot avec une dimension épique : 

 

« Qu’est-ce qu’un Pied Noir ? C’est le fils d’un de ces soldats venus défendre l’honneur de la France[27], c’est le fils d’un de ces nombreux Français venus d’Alsace ou de Lorraine après 1870 sur cette terre inculte (…), cela pour demeurer Français. C’est aujourd’hui ce Français méprisé, insulté (…), qui souffre (…). Le Pied Noir, c’est le Français chrétien, appelé ainsi tout simplement parce que ses grands-parents portaient des souliers noirs faisant contraste avec les pieds nus sur les babouches colorées des indigènes[28]. »   

 

Organisation de l’Armée Secrète, Tract, mars 1962[29]

 

En métropole, il est utilisé fréquemment à partir de 1961. En septembre, la Revue des Deux Mondes, assez conservatrice, consacre aux Français d’Algérie un dossier également intitulé Les Pieds Noirs.

 

Désormais, la grande presse l’utilise : 

 

« M. D… est un Français d’Algérie. Il est né dans ce pays et on l’appelle un pied-noir. »

 

Jean Farran, Paris Match, 17 décembre 1960[30]

 

On imagine qu’en 1962, lorsque survint l’exode des rapatriés, le mot fit une irruption massive. Malheureusement, il fut souvent accompagné par un « racisme anti-pieds noirs ». France-Observateur constate alors : « l’impopularité des pieds noirs tend malheureusement à gagner l’ensemble du pays »[31].

 

Les Pieds-Noirs après 1962

 

Cette expression, un temps rejetée par les principaux intéressés, s’est peu à peu imposée.

 

Quelque temps après la fin de la guerre, un chanteur d’extrême droite écrivit un hymne : 

 

« Pieds Noirs !

Symbole de courage.

Pieds Noirs !

Reflet de volonté.

 

Toutes confessions

Sans distinction

Fils de pionniers.

 

Pieds Noirs !

C’est notre seul bagage.

Pieds Noirs !

Voilà notre fierté. »

 

Jean-Pax Méfret, Hymne des Pieds Noirs, vers 1965[32]

 

Plus sobrement, un autre Européen d’Algérie plaida, de façon convaincante, pour la thèse Ni anges, ni démons…

 

« Souvent, très souvent, mes compatriotes m'ont irrité par leur simplisme, pourquoi ne pas le dire ? J'ai souvent été lassé par l'explication selon laquelle la guerre d'Algérie n'aurait été que la conjonction d'intellectuels parisiens et de la mégalomanie de Nasser abusant quelques fellahs ignorants !

 

Mais je refuse la caricature du pied-noir telle qu'elle subsista longtemps dans l'esprit public. Je passe sur les caractères les plus grossiers : homme brutal, riche, cassant du bougnoule, faisait suer le burnous, de droite, raciste, inculte, borné. Brutal ? Non ! Nier que la majorité des pieds-noirs ait eu le culte du courage physique et de ce qu'il est convenu d'appeler “la virilité“ serait stupide. Ce trait commun aux Méditerranéens –“ il y a les sans-couilles et les autres“, “on ne manque pas à sa mère“, “on ne se laisse pas marcher sur les pieds“… – ce trait est aussi commun aux pionniers. Mais ce que je sais, c'est que les brutalités qu'ont pu exercer des pieds-noirs restèrent toujours en deçà de la férocité que pouvaient manifester de distingués officiers sortis de Saint-Cyr et de braves tringlos débarqués de France.

 

Non, les stéréotypes ont trop servi. Les pieds-noirs n'étaient pas des anges. Non plus que des démons. Des hommes ! Des hommes dont le courage m'émeut ainsi que la générosité. Dont le fatalisme puisé dans une terre dure, ingrate, aux contrastes violents, n’a jamais abattu l’optimisme. »

 

Maurice Benassayag, Familles, je vous aime, 1982[33]

 

Aujourd’hui, le terme est même fièrement revendiqué. L’une des principales associations de rapatriés, jouant sur le registre de la Nostalgérie, s’appelle Jeune Pied-Noir. 

 

 



[1] Michèle Assante et Odile Plaisant, art. cité

[2] Édouard Hervé, « La crise irlandaise depuis la fin du XIX è siècle jusqu’à nos jours », L’Année littéraire, 28 avril 1885

[3] Le Figaro, 1 er août 1838

[4] Voir la réponse de Sandrine Frioul, qui tient une rubrique quotidienne sur Europe 1, « Les pourquoi de la vie quotidienne », dans son émission du 26 mars 2012

[5] Paris, Éd. de Minuit

[6] Lettre à Aimé Dupuy, art. cité

[7] « Pourquoi Pieds Noirs ? », in Emmanuel Roblès, o.c.

[8] Voir cette entrée

[9] Art. cité

[10] Art. cité

[11] In o.c.

[12] Tout commence à Alger, 1940-1944, Paris, Stock, 1972

[13] Lettre à Aimé Dupuy, art. cité

[14] Français de métropole (voir cette entrée)

[15] Cité par Guy Pervillé, art. cité

[16] Lettre à Aimé Dupuy, art. cité

[17] Gaston Esnault, Dictionnaire historique des argots français, Paris, Libr. Larousse, 1965

[18] Cité par Guy Pervillé, art. cité

[19] Aimé Dupuy, art. cité

[20] Voir Alain Ruscio (dir.), La guerre française d’Indochine (1945-1954). Les sources de la connaissance. Bibliographie, Filmographie, Documents divers, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2002

[21] Art. cité

[22] Givors, Éd. André Martel

[23] « Conversations au Maroc »

[24] Document non signé, reçu par Jacques Duquesne, alors journaliste à La Croix, cité par le même, Carnets secrets de la guerre d’Algérie, Paris, Bayard Éd., 2012

[25] Paris, Éd. Albin Michel

[26] « Histoire vraie », Site Internet alger5862

[27] Allusion aux engagements des Européens d’Algérie lors des deux guerres mondiales

[28] On a vu que cette affirmation, avancée sur le ton de l’évidence, n’était qu’une hypothèse

[29] Reproduit dans L'OAS parle, Paris, Gallimard / Julliard, Collection Archives, 1964. On apprendra plus tard que l’auteur de cet ouvrage était Raoul Girardet, tout à la fois lui-même membre de cette organisation et historien (Anne-Marie Duranton-Cabrol, L’OAS, la peur et la violence, Paris, André Versaille Éd., 2012)

[30] « Température de l’Algérie »

[31] Lucien Rioux, France-Observateur, septembre 1962, cité par Valérie Esclangon-Morin, o.c.

[32] Partition, Boulogne, prod. Véronica SA, s.d. ; citée par Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthologie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Ed. Maisonneuve & Larose, 2001

[33] In Les Pieds-Noirs, o.c., 1982