PIED (S) NOIR (S) (Européen-s)

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

PIED (S) NOIR (S)

(Européen-s)

Alain Ruscio

Voir également les entrées :

 

* Algérien (s) (Colonisateur-s)

* Français et / ou Européens d’Algérie (avant la guerre)

* Français et / ou Européens d’Algérie (pendant la guerre)

* Nostalgérie

* Pied (s) Noir (s) (Colonisé-s)

* Rapatriement & Rapatrié (s) d’Algérie

* Rapatriement & Rapatrié (s) de Tunisie

* Rapatriement & Rapatrié (s) du Maroc

Bibliographie

 

Aimé Dupuy, « Au sujet du terme nord-Africain “Pied Noir“ », L’Information Historique, mai-juin 1963 ; Emmanuel Roblès (présentation), Les Pieds-Noirs, Paris, Philippe Lebaud, Ed. , Coll. Ces minorités qui ont fait la France, 1982 ; Michèle Assante et Odile Plaisant, « Origine, évolution et enjeu de la dénomination “Pied-Noir“ », Revue Langage et Société, Vol. 60, année 1992 ; Éric Savarèse, L’Invention des pieds- noirs, Paris, Séguier, 2002 ; Guy Pervillé, Intervention au Colloque Les mots de la colonisation, Université Bordeaux III les 22, 23 et 24 janvier 2004, Site Internet Guy Pervillé ; Jean-Jacques Jordi, Les Pieds-Noirs, Paris, Éd. Le Cavalier bleu, 2009 ; Yann Scioldo-Zürcher, Devenir métropolitain, politique d’intégration et parcours de rapatriés d’Algérie en métropole, 1954-2005. Paris, EHESS, 2010 ; Pierre Daum, Sans valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, Solin / Actes Sud, 2012 ; François Cardinali, L’exode des Pieds-Noirs (1962-2012), Paris, Éd. Michel de Maule, 2012

 

Données de base

 

L’expression Pieds Noirs désigne les Français qui ont vécu en Afrique du Nord en général, plus précisément, la plupart du temps, en Algérie. Une fois cette affirmation, qui paraît aller de soi, faite, les difficultés commencent. Les Français du Maghreb ont-ils seuls droit à cette appellation ? Pourquoi ce lien entre une couleur (elle-même supposée) de pieds et une communauté ? Depuis quand cette expression est-elle en usage ? Où est-elle née ?

 

Il faut ici se méfier des affirmations, toutes plus formelles les unes que les autres, et qui se révèlent à l’examen fantaisistes. Au point que deux linguistes, Michèle Assante et Odile Plaisant, ont évoqué son « impossible origine », le débat étant quelque peu pollué par « des philologues d’occasion et des plaisantins »[1]. Ce phénomène s’est accentué, comme c’est souvent la cas, avec le phénomène Internet. Une recherche dans  les Blogs et Sites sur ce thème réserve à cet égard bien des surprises.

 

D’autres pieds-noirs

 

Pour l’anecdote, un groupe d’Irlandais nationalistes qui luttaient contre l’occupant avait pris ce nom au XIX è siècle[2]. Un dramaturge nommé Louis-Marie Fontan fit jouer à Paris, à partir de juillet 1838, une pièce intitulée Les Pieds Noirs, dont l’intrigue se passait justement en Irlande et dont les héros ne se lavaient que les mains[3]. On citera également, chose beaucoup plus connue, les tribus indiennes qui prirent ce nom (Blackfeet).

 

Quelle signification ?

 

Se pose d’emblée, tout naturellement, la question de la signification de l’expression. Les affirmations les plus catégoriques, mais contradictoires entre elles, se présentent. Dans ce domaine, la vulgarisation fait plus de mal que de bien[4]. Quant à la Toile… « Parce que c'était des gens qui venais en exploiter d'autre ! tout comme ils exploiter les noirs »… « parce qu’il vient du continent noir.. », peut-on y lire, orthographe comprise…

 

Les explications plus sérieuses qui viennent tout naturellement à l’esprit sont celles de simples constatations.

 

Et, tout d’abord, celle-ci, sur le mode de l’évidence : les pieds des Européens, protégés par des chaussures, forcément foncées, surprirent les premiers indigènes qui les virent, eux qui marchaient pieds nus ou en babouches  depuis des générations.

 

On évoque encore la pratique du foulage du raisin, inconnu des musulmans – et pour cause –, qui laissait des traces noirâtres sur les pieds.

 

Germaine Tillion avance une autre explication :

 

« Cette expression a pu être empruntée au vocabulaire de la marine, où elle désigne les chauffeurs qui ont les pieds dans le charbon, par opposition aux mécaniciens, dits “chiffons gras“ »

 

Germaine Tillion, Les ennemis complémentaires, 1960[5]

 

Emmanuel Roblès, qui privilégie la piste marocaine, se souvient que les pauvres immigrants venus d’Espagne avaient « les pieds noirs de la poussière de tous les chemins »[6]. Xavier Yacono y voit une assimilation entre les migrations des hommes et des « petits passereaux migrateurs, appelés justement “pieds-noirs“ »[7].

 

Beaucoup plus fréquente est l’affirmation selon laquelle des bandes de jeunes férus de films de Westerns, dans le Maroc des années 1950, auraient choisi un nom de tribu indienne.

 

Toutes ces hypothèses ont pour elles les apparences de l’évidence. Mais elles ne répondent pas à des questions majeures : pourquoi une apparition si tardive dans les sources écrites ? pourquoi n’y a-t-il aucune trace, avant les années 1950-1960, dans les récits des témoins et acteurs de l’époque ? Les Algériens virent des Européens chaussés dès 1830, ils découvrirent le foulage du raisin dès les premières années de la colonisation… et il aurait fallu plus d’un siècle pour que l’expression apparût ?  

 

Interrogations sur la naissance de l’expression : quand ?

 

L’expression Pied Noir est devenue si courante que beaucoup pensent qu’elle date des débuts de la colonisation. Or, il n’en est rien.

 

Durant la plus grande partie de l’époque coloniale, les termes utilisés pour désigner les conquérants ou leurs descendants étaient Français – ou Européens – d’Algérie, voire Algériens. Du côté des colonisés, l’appellation majoritairement employée était Roumis[8]. Jamais, ni chez les uns, ni chez les autres, Pieds Noirs.

 

Or, il n’est pas imaginable qu’une expression ait été utilisée oralement durant plus d’un siècle sans avoir laissé de trace écrite.

 

Aimé Dupuy, dont les travaux font autorité, souligne avec force :

 

« Les gens du cru, l’armée, les journalistes... parlent des “Pieds Noirs“  comme si le terme avait toujours été usité, au moins depuis 1830, pour désigner les Européens de naissance nord-africaine. Or, durant toute notre carrière, passée presque exclusivement en Tunisie puis en Algérie, et allié par ailleurs à une vieille famille “franque“ de La Calle émigrée dans la Régence, où l'on parlait cinq ou six langues, nous n'avons jamais, depuis 1910, entendu ladite expression. Nous ne l'avons jamais lue, d'autre part, sous la plume d'écrivains, européens ou autochtones, malgré un inventaire méthodique et scrupuleux d'œuvres littéraires ou folkloriques (…) portant sur les trois pays du Maghreb. »

 

Aimé Dupuy, L’Information Historique, mai 1963[9]

 

Alors, quand ?

 

Xavier Yacono affirme que l’expression existait en 1937 à Casablanca[10]. L’écrivain Emmanuel Roblès confirme :  

 

« Avant les années 1955-1956, je n'avais jamais entendu l'expression “Pied Noir“ en Algérie. En revanche, en 1937, je me souviens qu'elle désignait, à Casablanca, dans le quartier du Maârif, où j’ai des parents, les nouveaux immigrants, originaires du sud de l'Espagne, et aussi d'Oranie. »

 

Emmanuel Roblès, Lettre, 1963[11]

 

Dans la mémoire d’autres témoins, ce serait durant la guerre mondiale que l’expression serait née. Pierre Ordioni, directeur de cabinet du préfet d’Alger (administration vichyste) jusqu’en septembre 1942, affirme dans une note de son ouvrage de Mémoires qu’il l’entendit pour la première fois, précisément en 1942 par « un sous-officier oranais du 2 è Spahis »[12]. Même date, mais pas même source originelle, chez le journaliste et grand témoin Albert-Paul Lentin : « vers 1942 », en Algérie, mais dans la bouche d’étudiants français du Maroc, qui l’utlisaient, écrit-il, depuis plusieurs années[13].

 

D’autres affirment l’avoir entendue en Algérie juste avant la guerre qui déchira ce pays :

 

« J’étais élève, entre 1953 et 1956, à l’École nationale d’agriculture d’Alger (Maison-Carrée). Dès la rentrée de 1953, la minorité de “Pieds-noirs“ que nous étions fut désignée sous ce terme par le reste de la promotion constitué d’une majorité de “Patos“[14]. Aussi lors du voyage d’études, en mai-juin 54, je me mis en devoir d’arborer le 30 mai 1954 un fanion que j’avais fait confectionner par ma mère lors des vacances de Pâques. La représentation, différente de celle à laquelle nous sommes accoutumés, en était un pied avec sa cheville, le tout vu de profil (de sable sur fond de gueules, comme on dit en héraldique). Je sortis ce fanion de derrière les fagots au moment du passage de la borne limitant les départements d’Alger et d’Oran ; les Oranais avaient fait arrêter le car en ce lieu pour fêter l’entrée en Oranie, ce qui fut normalement “torpillé“ par Algérois et Constantinois. Mais tous se rassemblèrent sous la bannière “Pied-noir“. »

 

Jean Couranjou, Lettre, L’Algérianiste, décembre 1995[15]

 

La dernière hypothèse évoque le cours même de cette guerre :

 

« J’ai entendu prononcer ce mot pour la première fois en 1955, quand mes fils faisaient leur service militaire en Algérie. »

 

Marcel Émerit, Lettre, 1963[16]

 

Le Dictionnaire Robert (dont le fondateur, Paul Robert, était justement Français d’Algérie – natif d’Orléansville) propose également l’apparition du terme en 1955. Un dictionnaire d’argot retient lui aussi l’année 1955[17].  

 

Dès les années suivantes, certains Français d’Algérie l’utilisent, comme en atteste cette idée publicitaire d’un commerçant connu du tout-Alger :

 

« Dans les années 1957-1958, un groupe d’habitués du bar “L’Otomatic“ avait demandé à Jack Romolli, tailleur-chemisier rue Michelet à Alger, de faire fabriquer des boutons de manchettes, ronds à chaînettes, illustrés de deux pieds noirs sur fond blanc et liseré vert. Les insignes de boutonnières vendus en France en juin 1962 étaient la fidèle reproduction des boutons de manchettes vendus par Jack Romolli. »

 

Edmond Renier, Lettre L’Algérianiste, juin 1995[18] 

 

Interrogations sur la naissance de l’expression : où ?

 

Si l’on interroge 100 personnes sur le lieu de naissance de l’expression, 99 répondront : en Algérie, c’est évident.  

 

Évident ? Il y a pourtant bien des hypothèses – certes, pas toutes étayées – qui contredisent cette vulgate !

 

Écartons d’emblée une interprétation, malgré le prestige du témoin. En mai 1958, Albert Camus propose à Aimé Dupuy une piste indochinoise étonnante :

 

« “Pied Noir“ désignait originairement les colons français d’Indochine. C’est donc l’armée qui l’a introduit actuellement en Afrique du Nord »

 

Albert Camus, Lettre, mai 1958[19]

 

Témoin prestigieux, donc, mais à vrai dire assez peu crédible sur ce point. Camus est le seul, à notre connaissance, dans toute la littérature consacrée à l’expression, à proposer la piste indochinoise. L’expression n’a jamais été employée durant le conflit contre le Viet Minh et ne figure dans aucun livre de Mémoires d’anciens soldats ou officiers en Indochine[20].

 

Toute aussi surprenante paraît l’hypothèse d’une origine africaine subsaharienne, pourtant avancée par l’historien rigoureux qu’était Xavier Yacono :

 

« L’hypothèse faisant de l’AOF le point de départ du terme est sérieuse (…). Au printemps de 1955, le commandant Paul Marty, des Affaires indigènes, alors à l’état-major de la 4 è Division à Oujda, relève cette locution prononcée par un lieutenant de la coloniale né au Sénégal qui lui apprend que les camarades fraîchement débarqués désignaient ainsi, sans méchanceté, les Blancs d'Afrique noire. À l'automne de la même année notre collègue Pierre Gourinard a entendu également, pour la première fois, le terme employé par des Français de retour d'AOF et en Algérie depuis peu de temps. »

 

Même observation, pourtant, que pour Camus : Yacono est le seul à avancer une piste AOFienne, ce qui fragilise son témoignage.

 

Xavier Yacono, dans sa quête des origines possibles de l’expression, cite également une hypothèse tunisienne, malheureusement basée sur une source orale unique :

 

« Henri Chemouilli, prisonnier en Ukraine, se souvient très bien avoir été abordé dans son stalag au début de 1942 par un Européen de Tunisie, René Fonck, l’interpellant en lui disant : “Tu es aussi un pied-noir ?“, terme qu’il appliquait à l’ensemble des Européens d’Afrique du Nord et que notre ami venait de découvrir. »

 

Xavier Yacono, Pourquoi Pieds-Noirs ?, 1982[21]

 

Dernière piste : ce serait au Maroc qu’elle serait apparue. 

 

Xavier Yacono (qui, pourtant, on l’a vu, soutient également les pistes africaine et tunisienne) affirme qu’elle existait en 1937 à Casablanca (voir supra). L’écrivain Emmanuel Roblès confirme (idem).

 

À l’évidence, la mémoire des témoins est fragile et approximative. Tant d’affirmations formelles qui se contredisent les unes les autres ne peuvent que susciter le doute.  

 

Les premières traces écrites 

 

Il n’en est pas de même des traces écrites.

 

C’est au Maroc, que nous avons retrouvé une première trace. En 1955 paraît, sous la signature de Michel de La Varde, pseudonyme du journaliste d’extrême droite (Rivarol, Zadig) Maurice Gabé, un livre-pamphlet, où l’expression figure, sans notice particulière d’explication, ce qui pourrait laisser croire que l’utilisation orale était alors suffisamment courante dans le Protectorat pour être comprise par les lecteurs français : 

 

« À l’heure de l’apéritif, quand la chaleur se fait sentir, quand l’anis coule dans les verres et dans les gosiers, le Pied-Noir ou le Métropolitain installé au Maroc se sent une âme de matamore… »

 

Michel de La  Varde, Casablanca ville d’émeutes, 1955[22]

 

Ceci est confirmé par une formule employée dans un article d’Esprit, deux années plus tard, toujours à propos du  Maroc :

 

« De groupe à groupe, la méfiance est générale. Du plus loin, le Musulman reconnaît le “pied noir“, le Français né au Maroc, au visage rose, aux lèvres pâles. Et le “pied noir“ sent à distance le “bounioul“ »

 

Rabi, Esprit, mai 1957[23]

 

Concernant l’Algérie, c’est en 1956 qu’apparaissent des traces écrites.

 

Dans le journal que tient un prêtre[24], rappelé comme lieutenant, on la trouve, suivie de l’explication :

 

« Français habitant l’Algérie, de souche algérienne, colons. »

 

Journal, 26 juin 1956

 

Le 30 août de la même année, dans le Courrier des lecteurs de France-Observateur, l’expression revient sous le titre « L’attitude des “pieds-noirs“ en Algérie ». L’auteur éprouve lui aussi le besoin de définir l’expression, preuve qu’elle est loin d’être alors répandue en métropole :

 

« Expression argotique pour désigner les Français nés en Afrique du Nord. »

 

J. Provot, France-Observateur, 30 août 1956.

 

Progressivement, l’usage de l’expression commence à s’imposer.  

 

En 1957, pour la première fois, un ouvrage adopte ce titre : Georges Damitio publie un roman dont l’action se déroule durant la Seconde guerre mondiale. La Quatrième de couverture donne la précision suivante :

 

« Les “Pieds Noirs“ : les Arabes les appellent ainsi, simplement, parce qu’ils sont de souche européenne et nés en Afrique du Nord. »

 

Georges Damitio, Les Pieds Noirs, 1957[25]

 

L’achevé d’imprimer de ce livre est de février de cette année. 

 

Un phénomène fait son apparition à ce moment : certains membres de la communauté européenne commencent à accepter et même à revendiquer cette appellation. Dès juillet 1959, un Comité de l’Amicale des Territoriaux et anciens Territoriaux d’Algérie, 3 boulevard Anatole France à Alger, lance un périodique intitulé Nous, Pieds Noirs. Au début de la décennie suivante – mais nous sommes à la veille de la fin de la guerre – la cause est entendue : tout le monde comprend le sens de l’expression. Et, dès ce moment, la communauté européenne d’Algérie ne la considère pas comme péjorative : en avril 1960, L’Écho d’Alger raconte l’histoire d’une fillette musulmane aidant une femme européenne âgée à traverser la rue :

 

« L’enfant musulmane, réglant ses pas sur ceux de l’aïeule, ensemble, au même rythme, sous l’aile de l’amitié et de la douceur, les “pieds noirs“ et les pieds teintés de henné, eurent raison des passages difficiles. »

 

L’Écho d’Alger, avril 1960[26]

 

À partir de septembre de la même année, un mensuel, tendance Algérie française, paraît à Paris (9 rue de Hanovre) et s’appelle Le Pied Noir, organe officiel d’information des rapatriés d’Afrique du Nord et d’Outre-mer de la Région parisienne.

 

L’OAS reprit le mot avec une dimension épique : 

 

« Qu’est-ce qu’un Pied Noir ? C’est le fils d’un de ces soldats venus défendre l’honneur de la France[27], c’est le fils d’un de ces nombreux Français venus d’Alsace ou de Lorraine après 1870 sur cette terre inculte (…), cela pour demeurer Français. C’est aujourd’hui ce Français méprisé, insulté (…), qui souffre (…). Le Pied Noir, c’est le Français chrétien, appelé ainsi tout simplement parce que ses grands-parents portaient des souliers noirs faisant contraste avec les pieds nus sur les babouches colorées des indigènes[28]. »   

 

Organisation de l’Armée Secrète, Tract, mars 1962[29]

 

En métropole, il est utilisé fréquemment à partir de 1961. En septembre, la Revue des Deux Mondes, assez conservatrice, consacre aux Français d’Algérie un dossier également intitulé Les Pieds Noirs.

 

Désormais, la grande presse l’utilise : 

 

« M. D… est un Français d’Algérie. Il est né dans ce pays et on l’appelle un pied-noir. »

 

Jean Farran, Paris Match, 17 décembre 1960[30]

 

On imagine qu’en 1962, lorsque survint l’exode des rapatriés, le mot fit une irruption massive. Malheureusement, il fut souvent accompagné par un « racisme anti-pieds noirs ». France-Observateur constate alors : « l’impopularité des pieds noirs tend malheureusement à gagner l’ensemble du pays »[31].

 

Les Pieds-Noirs après 1962

 

Cette expression, un temps rejetée par les principaux intéressés, s’est peu à peu imposée.

 

Quelque temps après la fin de la guerre, un chanteur d’extrême droite écrivit un hymne : 

 

« Pieds Noirs !

Symbole de courage.

Pieds Noirs !

Reflet de volonté.

 

Toutes confessions

Sans distinction

Fils de pionniers.

 

Pieds Noirs !

C’est notre seul bagage.

Pieds Noirs !

Voilà notre fierté. »

 

Jean-Pax Méfret, Hymne des Pieds Noirs, vers 1965[32]

 

Plus sobrement, un autre Européen d’Algérie plaida, de façon convaincante, pour la thèse Ni anges, ni démons…

 

« Souvent, très souvent, mes compatriotes m'ont irrité par leur simplisme, pourquoi ne pas le dire ? J'ai souvent été lassé par l'explication selon laquelle la guerre d'Algérie n'aurait été que la conjonction d'intellectuels parisiens et de la mégalomanie de Nasser abusant quelques fellahs ignorants !

 

Mais je refuse la caricature du pied-noir telle qu'elle subsista longtemps dans l'esprit public. Je passe sur les caractères les plus grossiers : homme brutal, riche, cassant du bougnoule, faisait suer le burnous, de droite, raciste, inculte, borné. Brutal ? Non ! Nier que la majorité des pieds-noirs ait eu le culte du courage physique et de ce qu'il est convenu d'appeler “la virilité“ serait stupide. Ce trait commun aux Méditerranéens –“ il y a les sans-couilles et les autres“, “on ne manque pas à sa mère“, “on ne se laisse pas marcher sur les pieds“… – ce trait est aussi commun aux pionniers. Mais ce que je sais, c'est que les brutalités qu'ont pu exercer des pieds-noirs restèrent toujours en deçà de la férocité que pouvaient manifester de distingués officiers sortis de Saint-Cyr et de braves tringlos débarqués de France.

 

Non, les stéréotypes ont trop servi. Les pieds-noirs n'étaient pas des anges. Non plus que des démons. Des hommes ! Des hommes dont le courage m'émeut ainsi que la générosité. Dont le fatalisme puisé dans une terre dure, ingrate, aux contrastes violents, n’a jamais abattu l’optimisme. »

 

Maurice Benassayag, Familles, je vous aime, 1982[33]

 

Aujourd’hui, le terme est même fièrement revendiqué. L’une des principales associations de rapatriés, jouant sur le registre de la Nostalgérie, s’appelle Jeune Pied-Noir. 

 

 



[1] Michèle Assante et Odile Plaisant, art. cité

[2] Édouard Hervé, « La crise irlandaise depuis la fin du XIX è siècle jusqu’à nos jours », L’Année littéraire, 28 avril 1885

[3] Le Figaro, 1 er août 1838

[4] Voir la réponse de Sandrine Frioul, qui tient une rubrique quotidienne sur Europe 1, « Les pourquoi de la vie quotidienne », dans son émission du 26 mars 2012

[5] Paris, Éd. de Minuit

[6] Lettre à Aimé Dupuy, art. cité

[7] « Pourquoi Pieds Noirs ? », in Emmanuel Roblès, o.c.

[8] Voir cette entrée

[9] Art. cité

[10] Art. cité

[11] In o.c.

[12] Tout commence à Alger, 1940-1944, Paris, Stock, 1972

[13] Lettre à Aimé Dupuy, art. cité

[14] Français de métropole (voir cette entrée)

[15] Cité par Guy Pervillé, art. cité

[16] Lettre à Aimé Dupuy, art. cité

[17] Gaston Esnault, Dictionnaire historique des argots français, Paris, Libr. Larousse, 1965

[18] Cité par Guy Pervillé, art. cité

[19] Aimé Dupuy, art. cité

[20] Voir Alain Ruscio (dir.), La guerre française d’Indochine (1945-1954). Les sources de la connaissance. Bibliographie, Filmographie, Documents divers, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2002

[21] Art. cité

[22] Givors, Éd. André Martel

[23] « Conversations au Maroc »

[24] Document non signé, reçu par Jacques Duquesne, alors journaliste à La Croix, cité par le même, Carnets secrets de la guerre d’Algérie, Paris, Bayard Éd., 2012

[25] Paris, Éd. Albin Michel

[26] « Histoire vraie », Site Internet alger5862

[27] Allusion aux engagements des Européens d’Algérie lors des deux guerres mondiales

[28] On a vu que cette affirmation, avancée sur le ton de l’évidence, n’était qu’une hypothèse

[29] Reproduit dans L'OAS parle, Paris, Gallimard / Julliard, Collection Archives, 1964. On apprendra plus tard que l’auteur de cet ouvrage était Raoul Girardet, tout à la fois lui-même membre de cette organisation et historien (Anne-Marie Duranton-Cabrol, L’OAS, la peur et la violence, Paris, André Versaille Éd., 2012)

[30] « Température de l’Algérie »

[31] Lucien Rioux, France-Observateur, septembre 1962, cité par Valérie Esclangon-Morin, o.c.

[32] Partition, Boulogne, prod. Véronica SA, s.d. ; citée par Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthologie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Ed. Maisonneuve & Larose, 2001

[33] In Les Pieds-Noirs, o.c., 1982