ABANDONNER & ABANDON (S)

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

 

 

ABANDONNER & ABANDON (S)

Alain Ruscio

Voir également l’entrée :

 

* Brader, Braderie (s) & Bradeur (s)

 

Données de base

 

Pour les partisans du système colonial, les terres conquises étaient  insensiblement, avec le temps, devenues propriétés de la France, où nous pouvions – et devions – agir en seuls décideurs. Quitter des lieux où nous avions des intérêts économiques, politiques, doublés d’une mission civilisatrice, où la majorité des indigènes réclamait notre maintien, était un abandon pur et simple.

 

Le vocabulaire, ici, est révélateur. N’emploie-t-on pas ce mot lorsque des parents indignes ne s’occupent plus de leurs enfants ?

 

Nous resterons…

 

Qui mieux qu’Albert Sarraut, l’une des gloires du Parti colonial, a mieux défini la tranquille certitude d’être dans les colonies à jamais ? 

 

« Pas d’abandon de l’Europe dans son autorité coloniale, quelques périls qu’elle y coure… Elle y est, elle doit y rester. »

 

Albert Sarraut, Grandeur et servitude coloniales, 1931[1]

 

Ce même Sarraut, qui eut l’une des plus longues carrières politiques du siècle, échelonnée sur trois républiques, vécut pourtant assez longtemps pour voir disparaître une à une les colonies : il mourut quatre mois après l’indépendance de l’Algérie.

 

Nous partirons…

 

Sarraut aurait dû lire cette mise en garde, écrite un siècle avant sa naissance :

 

« Je crois fermement que toutes les métropoles seront forcées d'abandonner tout empire sur leurs colonies. »

 

Turgot, Mémoire sur la guerre d’Amérique, 1776[2]

 

L’Algérie

 

Dès le début de la décennie 1830, beaucoup d’hommes politiques, de journalistes, d’observateurs divers professent l’idée d’abandonner Alger, une fois donnée une bonne leçon aux barbaresques. Pourquoi nous encombrer d’une occupation coûteuse et dangereuse ?

 

La réponse, outragée, figure sous la plume de deux des plus grands noms du XIX è siècle :

 

« Devons-nous abandonner Alger ? (…). Pensée funeste, Messieurs, pensée anti-nationale, anti-sociale, anti-humaine, que nous devons repousser, comme nous repousserions la pensée d’une honte ou d’un crime. »

 

Lamartine, Chambre des députés, 2 mai 1834[3]

 

« Je ne crois pas que la France puisse songer sérieusement à quitter l’Algérie. L’abandon qu’elle en ferait serait aux yeux du monde l’annonce certaine de sa décadence. »

 

Alexis de Tocqueville, Travail sur l’Algérie, octobre 1841[4]

 

De la même façon, le socialisme chrétien, représenté notamment par Philippe Buchez, combattit avec véhémence toute tentation de quitter la nouvelle colonie :

 

« Abandonner Alger pour le livrer à la Turquie serait un crime de lèse-civilisation tel que nous ne pouvons concevoir qu'une pareille pensée puisse entrer dans la tête de ministres français (…). Abandonner Alger serait plus qu'une faute, ce serait un crime ; et nous croyons qu'il y a assez de force morale en France pour réagir contre un pareil fait. »

 

L’Européen[5], 28 avril 1832[6]

 

À la fin du Second Empire encore, lorsque la guerre avec la Prusse se profile à l’horizon, il est des voix importantes pour demander qu’on prenne des mesures radicales. La France, écrit alors Émile de Girardin, a « deux épines dans le pied », Rome et l’Algérie :

 

« La guerre serait une occasion propice d'abandonner Rome à sa destinée et de rendre l'Algérie aux Algériens, soit avec Abd-el-Kader pour vice-roi sous la suzeraineté de la Turquie, soit autrement. De l'aveu de l'Empereur, l'Algérie est un affaissement, une charge, une complication. »

 

Émile de Girardin, La guerre fatale, 10 avril 1868[7]

 

Lorsque, trois quarts de siècle plus tard, vint le temps des tempêtes de la décolonisation, c’est de nouveau à propos de l’Algérie que se prendront les positions les plus tranchées.

 

L’ancien président de la France libre avait donné le ton, alors que se discutait à l’Assemblée le statut futur de ces départements.

 

« La France, quoi qu’il arrive, n’abandonnera pas l’Algérie. »

 

Charles de Gaulle, Déclaration, 18 août 1947[8]

 

La guerre d’Algérie déclenchée, chacun y alla de sa formule définitive. À commencer par le président de la République :

 

« Ces pays que la France a civilisés et fécondés, elle ne les abandonnera pas à un fanatisme impérialiste qui les mènerait à la pire des régressions, à une ségrégation raciale et confessionnelle… »

 

René Coty, Discours, Marseille, 23 juin 1955[9]

 

Tout comme l’ancien président du Conseil national de la Résistance : 

 

« Tout Français de bonne race devrait sentir la brûlure du fer rouge et le remords des abandons. »  

 

Georges Bidault, Algérie, l’oiseau aux ailes coupées, 1958[10]

 

Revenu au pouvoir, de Gaulle, un temps, ne se distingua pas par un discours original en la matière :

 

« Que de vies, que de demeures, que de récoltes a protégées l’Armée française en Algérie ! Et à quelles hécatombes condamnerions-nous ce pays si nous étions assez stupides et assez lâches pour l’abandonner ! »

 

Charles de Gaulle, Conférence de presse, 23 octobre 1958[11]

 

Mais l’évolution du Général commença vite à susciter des doutes dans les milieux Algérie française. Occasion pour le Canard enchaîné de faire du mauvais esprit :  

 

« Politique d’abandon. Nom donné naguère par les Gaullistes à ce qu’on appelle, depuis l’avènement du général de Gaulle “politique réaliste“. »

 

Dictionnaire du Canard, Année 1959

 

Commentaire de l’un des plus fins observateurs de la vie politique : 

 

« M. Bidault aurait fait jusqu’au bout la guerre pour sauver l’Empire français. Le général de Gaulle fait la guerre pour sauver le style de l’abandon. »

 

Raymond Aron, Adieu au gaullisme,1961[12]

 

Le Rif

 

Lors de la révolte d’Abd el Krim[13], une fraction de l’opinion française – en particulier les communistes – se prononça ouvertement pour l’indépendance des colonies. Ce qui valut de virulentes réponses.

 

De la part du président du Conseil :

 

« Ce n’est pas seulement Fez qu’il faudrait abandonner à cette ruée de fanatisme islamique, c’est tout le Maroc, c’est toute l’Algérie, c’est l’Afrique du Nord, toute cette Afrique civilisée par les initiatives françaises, sillonnée des traces de l’audace française. S’il est ici des hommes qui soient prêts à souscrire à cet abandon, tant pis pour eux ! »

 

Paul Painlevé, Chambre des députés, 28 mai 1925[14]

 

Comme s’il avait peur de n’avoir pas été convaincant, le même homme ajoute, un mois plus tard :

 

« Ah ! l'évacuation ! Ceux qui en parlent si légèrement ne se figurent pas ce qu'elle serait. L'évacuation ! ce serait immédiatement l'incendie dans le Maroc. Ce serait le massacre – au Maroc d'abord, en attendant l'Algérie et la Tunisie – de ce que nous y avons de soldats, d'hommes, de femmes et d'enfants. »

 

Paul Painlevé, Chambre des députés, 23 juin 1925

 

Mais aussi de la gauche non communiste, comme ce membre fondateur de la Ligue des droits de l’Homme :

 

« Si nous abandonnions aujourd'hui nos colonies, ce ne serait pas au profit des indigènes, mais bien à celui d'autres nations européennes, dont les procédés coloniaux ne vaudraient peut-être pas les nôtres. »

 

Victor Basch, Lettre ouverte à Henri Barbusse, 1925[15]

 

L’Indochine

 

Opinion de l’un des députés de droite – rares, alors – favorable aux conquêtes coloniales :

 

« L’évacuation du Tonkin, soit immédiate, soit à brève échéance, ce serait, n’en doutez pas un instant, la ruine complète du prestige, de l’ascendant, de l’influence de la France dans tout l’Extrême-Orient. Eh bien, jamais je ne m’associerai à une pareille politique, que j’appelle une politique d’abandon, de défaillance et d’effacement. »

 

Mgr Charles Freppel, Chambre des députés, 18 décembre 1883

 

Lorsque les prémisses de la décolonisation se profilèrent à l’horizon, les membres du Parti colonial n’entendirent aucunement battre en retraite.

 

Déclaration faite au lendemain du coup de force japonais, prélude aux grandes tempêtes dans la région :

 

« Abandonner l’Indochine, ce serait nous abandonner nous-mêmes ! »

 

Commandant Bonnet, Conférence, 10 mars 1945[16]

 

C’est au nom de cette hostilité que la guerre d’Indochine fut déclenchée. Et pourtant, moins de dix années plus tard, il fallut bien abandonner.

 

Réformer aujourd’hui pour ne pas abandonner demain

 

Le courant réformateur en matière coloniale clamait lui aussi son attachement à la présence française. Mais c’était, affirmait-il, l’immobilisme de la politique française qui menait à des abandons.

 

Lettre de démission de Mendès France, alors ministre d’État, au Président du Conseil, Guy Mollet :

 

« Toute politique qui ignore les sentiments et les misères de la population autochtone mène, de proche en proche, de la perte du peuple algérien à celle de l’Algérie, et ensuite, immanquablement, à la perte de notre Afrique tout entière. C’est cela, la politique d’abandon. »

 

Pierre Mendès France, Lettre, 23 mai 1956[17]

 

Opinion partagée par François Mauriac, farouche opposant aux pratiques répressives de la IV è République, mais attaché à la présence française :

 

« Puisque nous en sommes au chapitre de l’imposture, je dénpnce ici celle qui consiste à nous prêter l’intention d’abandonner le Maroc et l’Algérie, alors que la question est de savoir si nous nous y maintiendrons grâce à un statut nouveau et dans l’égalité d’une alliance consentie, ou si nous préférons courir le risque d’en être chassés par la force, selon cette politique incomparable que Dien Bien Phu désigne à jamais. »

 

François Mauriac, Bloc-Notes, 24 septembre 1955[18]

 

 

 

Abandonner… ce qui ne nous a jamais appartenu

 

Aux antipodes de ce débat entre partisans du colonialisme, un courant de la vie politique française, toujours minoritaire, a préconisé l’abandon de territoires où la France n’avait aucun intérêt à défendre.

 

La dernière phrase, sans appel, d’un pamphlet anti-coloniste, écrit et publié l’année même de la conquête d’Alger, par un homme politique conservateur, par ailleurs membre de l’Académie française :

 

« Alger ne nous offre aucune espèce d’avantage, et le seul parti que nous ayons à prendre, c’est de l’abandonner promptement. »

 

Marquis de Lacuée, Économie politique des Colonies, 1830[19]

 

Georges Périn, député radical, infatigable adversaire des conquêtes coloniales, à propos du Tonkin : 

 

« La morale comme l’intérêt bien entendu de la France nous commandent d’abandonner cette nouvelle conquête. J’estime en outre que nous devons abandonner une colonie qui, dans l’avenir, peut nous exposer à des périls redoutables. »

 

Georges Périn, Chambre des députés, 23 décembre 1885[20]

 

Certains socialistes, eux, exigeaient cet abandon :

 

« La véritable paix, celle qui est commandée par l’intérêt national, n’est pas fondée sur l’abandon du Tonkin par la Chine, mais sur l’abandon du Tonkin par la France. »

 

Jules Guesde, Le Cri du Peuple, 11 avril 1885[21]

 

Bien plus tard, certains intellectuels engagés, dont Sartre, firent de même :

 

« Le colonialisme est en train de se détruire lui-même (…). Notre rôle, c'est de l'aider à mourir. Non seulement en Algérie, mais partout où il existe. Les gens qui parlent d'abandon sont des imbéciles : il n'y a pas à abandonner ce que nous n'avons jamais possédé. »

 

Jean-Paul Sartre, Le colonialisme est un système, 1956[22]

 

 

 

 



[1] Paris, Éd. du Sagittaire, Coll. Grandeur et servitude

[2] Réflexions rédigées à l’occasion d’un mémoire remis par M. de Vergennes au Roi sur la manière sont la France et l’Espagne doivent envisager les suites de la querelle entre la Grande-Bretagne et ses colonies, avril 1776, in Œuvres de Turgot et documents le concernant, Vol.V, Paris, Libr. Félix Alcan, 1923 (Gallica)

[3] Journal des Débats, 3 mai

[4] In Œuvres, Vol. I, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1991

[5] Les articles économiques n’étaient pas signés, mais il paraît probable que Buchez lui-même en était le rédacteur (Cyrille Ferraton, « Les idées économiques de Philippe Buchez », Communication au XIV è Colloque de l’Association Charles Gide pour l’étude de la pensée économique, 7 au 9 juin 2012, Université de Nice, GREDEG, ISEM)

[6] « Occupation d’Alger »

[7] In La voix dans le désert. Questions de l’année 1868, Paris, Henri Plon, Impr.-Éditeur, 1870 (Gallica)

[8] In Discours et Messages, Vol. II, Dans l'attente, 1946-1958, Paris, Plon, 1970

[9] Le Monde, 25 juin

[10] Paris, Éd. de la Table Ronde

[11] In Discours et Messages, Vol. III, Avec le renouveau, 1958-1962, Paris, Plon, 1970

[12] Revue Preuves, octobre 

[13] Nom usuel de Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi

[14] In Paroles et Écrits, Paris, Société des amis de Paul Painlevé, Éd. Rieder, 1936

[15] L’Ère nouvelle, 7 juillet, cité in Clarté, n° spécial, « Que pensez-vous de la guerre du Maroc ? », n° 76

[16] Pourquoi la France doit recouvrer l’Indochine, Conférence organisée par le Comité français du Caoutchouc, Paris, 10 mars 1945, Brochure, Assoc. Les Amitiés de France, s.d.

[17] Le Populaire, 24 mai

[18] In Bloc-Notes, Vol. I, 1952-1957, Paris, Flammarion, 1958

[19] Économie politique des Colonies. D’Alger, de sa possession, du système colonial, de son influence fatale sur nos manufactures, sur notre commerce et sur les pays vignobles, À Paris, Chez Mme Vve Charles Bechet, Libraire (Gallica)

[20] In Discours politiques et Notes de voyages, Paris, Soc. Nouvelle de Librairie et d’Édition, 1905

[21] In État, politique et morale de classe, Paris, V. Giard & E. Brière, Libraires, 1901

[22] Discours, Paris, Salle Wagram, 27 janvier, repris sous le titre « Le colonialisme est un système », Les Temps Modernes, mars-avril, in Situations, Vol. V, Colonialisme et néo-colonialisme, Paris, Gallimard, NRF, 1964