AFFAIRE de la rue Fondary

Par Alain Ruscio, le 09 mai 2014Lire la suite

 

 

AFFAIRE de la rue Fondary

Alain Ruscio

Voir également l’entrée :

 

* Délinquance & Criminalité des Colonisés en Métropole

Bibliographie :

 

Neil MacMaster, « The Rue Fondary Murder of 1923 and the Origins ont Anti-Arab Racism », in Jan Windebank & Renate Gunther (ed.), Violence and Conflict in the Politics and Society of Modern France, Lewiston, New York, Edwin Mellen Press, 1995

 

Données de base

 

Le 7 novembre 1923, un Kabyle, Kennilet Mohamed Ouaslimane[1], entre dans une boutique de la rue Fondary, en plein Paris, et y assassine à l’arme blanche une femme mariée qu’il courtisait et qui l’avait éconduit, Mme Billard. Hagard, il s’attaque alors à d’autres personnes, au hasard, dans la rue, tue une autre femme, Mme Fougère, et en blesse deux autres, puis retourne son arme contre deux agents, qui finissent par le blesser et le maîtriser.

 

Drame épouvantable, mais que toutes les sociétés connaissent depuis la nuit des temps. Mais l’assassin avait un nom bizarre, il avait une tête de brute… Suffisamment d’éléments pour être rejeté par la quasi totalité des politiques et des journalistes dans la sous-humanité. 

 

La boucherie de la rue Fondary

 

Lors du procès, dès le mois de mai suivant, un récit détaillé de « la boucherie de la rue Fondary » (c’était le titre de l’article) fut fait :

 

« Mme Billard avait suscité une passion féroce dans le cœur d'une sorte de sauvage de Tizzi Ouzou, l'Algérien Khemili Mohamed Oulisman. Comme impitoyablement il était éconduit, ce fut le drame atroce. En novembre dernier, il se ruait dans la boutique et devant la résistance de la jeune femme, couteau à la main, tente de l'égorger. Traînée sur le trottoir, elle a l'oreille arrachée en se débattant, s'échappe un instant, mais est rejointe et culbutée. Et là, lui écrasant la poitrine sous ses genoux il lui tranche la gorge. Cela fait, son couteau ruisselant à la main, il se rue sur les passants terrorisés. Une sexagénaire est tuée, trois autres femmes grièvement blessées. Et il bondissait sur un groupe d'enfants, quand, comme une bête sauvage, des agents purent enfin l'abattre à coups de revolver. »

 

Suivait un portrait assez effrayant :

 

« Guéri aujourd'hui, il comparaît aux assises. Et c'est une hideuse et terrifiante figure. Si bas est le front que sa tignasse crépue rejoint presque les sourcils en broussailles. Le nez camard, la bouche sensuelle et puissante, les pommettes saillantes, les maxillaires énormes, tout dans le bronze de cette face aux yeux luisants donne un aspect de rare sauvagerie. Et quand il se dresse à la barre, énorme, sans gilet, son cou de taureau saillant de sa chemise largement évasée, coudes écartés et haussant les épaules du geste familier aux lutteurs, malgré soi on est tenté de reculer. »

 

Le Gaulois, 21 mai 1924 

 

Ce fait divers atroce sera le signal d’une campagne d’affolement généralisé. Dès le lendemain, la presse titre en première page :

 

« Un Algérien tue deux femmes et en blesse deux autres. »

 

Le Figaro, 8 novembre 1923

 

« Deux femmes tuées, deux blessées par un Arabe, rue Fondary. »

 

Le Petit Parisien, 8 novembre 1923

 

« Une tuerie rue Fondary. Un Algérien poignarde une épicière qui repoussait ses avances, tue une passante et en blesse deux autres. »

 

Le Matin, 8 novembre 1923

 

« Un drame rue Fondary. Un Arabe en délire tue une honorable commerçante et une passante, puis blesse deux personnes. »

 

Le Petit Journal, 8 novembre 1923

 

Un journal se distinguera particulièrement en passant directement du singulier au pluriel :

 

« Après la boucherie de la rue Fondary. La Police va pourchasser les Indigènes indésirables. » 

 

Puis se fera le porte-parole des braves gens du quartier, effrayés par cette invasion :

 

« Un commerçant (…) nous dit les craintes qu’éprouvent les habitants du quartier de grenelle que menace cette véritable invasion d’Algériens nomades, particulièrement nombreux dans ce quartier de Paris. Crasseux, dépouillés, prêts à toutes les besognes, ces arbis qui vivent dans des taudis infects, s’abattent sur les rues (…), errent à l’aventure, l’œil mauvais et la menace aux lèvres. »

 

La Presse, 8 novembre 1923

 

La presse socialiste fut plus sobre, mais ne put s’empêcher non plus de d’attirer l’attention sur l’origine du meurtrier :

 

« Un Algérien tue deux femmes et en blesse deux autres. »

 

Le Populaire, 8 novembre 1923

 

Seul, en ce premier jour, le quotidien communiste ne titre pas sur la nationalité (ou la race) du coupable :

 

« Deux femmes assassinées à Grenelle. »

 

L’Humanité, 8 novembre 1923

 

Un climat de suspicion s’installe. Il ne fait pas bon, dans le quartier, être un immigré algérien.

 

« Les habitants commentent cette tragédie et se plaignent de l’envahissement de leurs rues par des caravanes de sidis. Ils sont disséminés dans tous les hôtels borgnes du quartier et leurs mauvais coups ne se comptent plus. »

 

Le Figaro, 9 novembre 1923[2]

 

Il y a pis : des scènes de chasse à l’homme – heureusement limitées par la police  – ont lieu :

 

« Dès que se fut répandue la nouvelle du drame, la foule afflua rue Fondary. Un service d'ordre important fut aussitôt organisé sous la direction de M. Adenot, inspecteur principal. Quelques scènes de désordre eurent lieu, cependant. Les Algériens, nombreux dans le quartier, furent pris à partie et sérieusement malmenés. L'un d'eux, un manœuvre, Belhacem Lhadi ben Mohammed, âgé de trente et un ans, faillit être lynché, vers huit heures, rue Frémicourt. Il a été conduit, dans un pitoyable état, à l'hôpital Necker. »

 

Le Petit Parisien, 8 novembre 1923[3]

 

Tentative approuvée par la presse coloniale :

 

« En attendant l'intervention du ministère de l'Intérieur, qui nous débarrassera des “Sidis“, la population leur rendra intenable la vie à Paris, ce sera déjà un moyen qui ne manquera pas d'efficacité, car la lâcheté et la bassesse sont les caractères dominants de ces “Ouled plaça“[4]. »

 

Chérif[5], Les Annales Coloniales, 8 novembre 1923[6]

 

Le quotidien du Parti socialiste « comprend l’exaspération de la foule », mais dénonce ces pratiques :

 

« Il ne faudrait pourtant pas que des représailles s’exercent sur des travailleurs indigènes venus pour gagner leur pain en France. »

 

Le Populaire, 9 novembre 1923[7]

 

La presse communiste fit plus : elle dénonça l’utilisation de cet « épouvantable drame » pour monter la population contre les Algériens :

 

« L'épouvantable drame de la rue Fondary, lamentable fait divers, a rempli les colonnes des grands journaux. Paris s'est ameuté contre ceux que la misère a chassés de leur pays pillé par nos généraux et nos politiciens, que la guerre a amenés en France et qui sont venus échouer sur le pavé des enfers industriels. Alors que la France “civilise“ l'Algérie depuis maintenant cent ans, on reproche à ces hommes d'être des sauvages. Est-ce bien leur faute ? Et pourquoi faut-il que pour un crime odieux commis par un Arabe, on crie “haro“ sur tous ces malheureux ? Et pourquoi les journaux qui “disent tout“ ont-ils oublié d'informer le public que l'assassin est un détraqué, deux fois déjà interné pour démence en Algérie même ? »

 

Louis Gélis, L’Humanité, 6 décembre 1923[8]

 

Finalement, l’assassin est condamné à la peine capitale le 22 mai 1924, puis exécuté le 19 août. La presse rapporta qu’il avait voulu se convertir au christianisme à l’ultime moment, qu’un prêtre l’avait baptisé et lui avait donné comme prénom Augustin[9].

 

Renforcement du contrôle[10]

 

Certains milieux politiques et journalistiques n’avaient certes pas attendu le drame de la rue Fondary pour s’inquiéter – et inquiéter l’opinion – de la dangerosité de la communauté algérienne, en particulier kabyle. Un Comité d’action franco-musulman de l’Afrique du nord exige des mesures (novembre 1923). Au Conseil de Paris, Pierre Godin, son président, mais aussi ancien haut fonctionnaire colonial, plaide pour la création d’une Section d’Affaires Indigènes Nord-Africaines (décembre). Celle-ci verra finalement le jour en mars-avril 1925 et s’installera au 6, rue Lecomte, dans le 17 è arrondissement. Le cœur en était la brigade policière dite Nord-africaine.

 

 



[1] La presse de l’époque était assez approximative avec les identités des indigènes. Elle donnera également comme noms Khémili Ben Sliman, Mohamed Khemili, Khémilo Mohamed Ousliman…

[2] « Après la tuerie de Grenelle »

[3] « Deux femmes tuées, deux blessées par un Arabe, rue Fondary »

[4] Commissionnaires (sens ici assez obscur)

[5] Cette signature d’un prénom arabe ne peut être que le fait d’une dérision, car tout l’article est imprégné de racisme agressif

[6] « Horrible forfait d’un sidi »

[7] « Des indigènes victimes de représailles »

[8] « La grande misère des Algériens dans la France “civilisée“ »

[9] Le Temps, Le Petit Parisien, 20 août 1924

[10] Nedjma Abdelfettah, « “Science coloniale“ et modalités d’encadrement de l’immigration algérienne à Paris (1917-1952 », Bulletin de l’IHTP, n° 83, juin 2004